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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds   Dim 7 Avr - 15:47

XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds

Grâce aux informations prises auprès d’Aramis, d’Artagnan, qui
savait déjà que Porthos, de son nom de famille, s’appelait du
Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s’appelait de
Bracieux, et qu’à cause de cette terre de Bracieux il était en
procès avec l’évêque de Noyon.

C’était donc dans les environs de Noyon qu’il devait aller
chercher cette terre, c’est-à-dire sur la frontière de l’Île-de-
France et de la Picardie.

Son itinéraire fut promptement arrêté: il irait jusqu’à Dammartin,
où s’embranchent deux routes, l’une qui va à Soissons, l’autre à
Compiègne; là il s’informerait de la terre de Bracieux, et selon
la réponse il suivrait tout droit ou prendrait à gauche.

Planchet, qui n’était pas encore bien rassuré à l’endroit de son
escapade, déclara qu’il suivrait d’Artagnan jusqu’au bout du
monde, prit-il tout droit, ou prit-il à gauche. Seulement il
supplia son ancien maître de partir le soir, l’obscurité
présentant plus de garanties. D’Artagnan lui proposa alors de
prévenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais
Planchet répondit avec beaucoup de sagacité qu’il était bien
certain que sa femme ne mourrait point d’inquiétude de ne pas
savoir où il était, tandis que, connaissant l’incontinence de
langue dont elle était atteinte, lui, Planchet, mourrait
d’inquiétude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes à d’Artagnan, qu’il ‘insista pas
davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment où la
brume commençait à s’épaissir dans les rues, il partit de l’hôtel
de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale
par la porte Saint-Denis.

À minuit, les deux voyageurs étaient à Dammartin.

C’était trop tard pour prendre des renseignements. L’hôte du
_Cygne de la Croix_ était couché. D’Artagnan remit donc la chose
au lendemain.

Le lendemain il fit venir l’hôte. C’était un de ces rusés Normands
qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu’ils se
compromettent en répondant directement à la question qu’on leur
fait; seulement, ayant cru comprendre qu’il devait suivre tout
droit, d’Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez
équivoque. À neuf heures du matin, il était à Nanteuil; là il
s’arrêta pour déjeuner.

Cette fois, l’hôte était un franc et bon Picard qui, reconnaissant
dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulté pour lui
donner les renseignements qu’il désirait. La terre de Bracieux
était à quelques lieues de Villers-Cotterêts.

D’Artagnan connaissait Villers-Cotterêts pour y avoir suivi deux
ou trois fois la cour, car à cette époque Villers-Cotterêts était
une résidence royale. Il s’achemina donc vers cette ville, et
descendit à son hôtel ordinaire, c’est-à-dire au _Dauphin d’or._

Là les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que
la terre de Bracieux était située à quatre lieues de cette ville,
mais que ce n’était point là qu’il fallait chercher Porthos.
Porthos avait eu effectivement des démêlés avec l’évêque de Noyon
à propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et,
ennuyé de tous ces démêlés judiciaires auxquels il ne comprenait
rien, il avait, pour en finir, acheté Pierrefonds, de sorte qu’il
avait ajouté ce nouveau nom à ses anciens noms. Il s’appelait
maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans
sa nouvelle propriété. À défaut d’autre illustration, Porthos
visait évidemment à celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait
dix lieues dans leur journée et étaient fatigués. On aurait pu en
prendre d’autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande
forêt à traverser, et Planchet, on se le rappelle, n’aimait pas
les forêts la nuit.

Il y avait une chose encore que Planchet n’aimait pas, c’était de
se mettre en route à jeun: aussi en se réveillant, d’Artagnan
trouva-t-il son déjeuner tout prêt. Il n’y avait pas moyen de se
plaindre d’une pareille attention. Aussi d’Artagnan se mit-il à
table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes
fonctions, avait repris son ancienne humilité et n’était pas plus
honteux de manger les restes de d’Artagnan que ne l’étaient madame
de Motteville et madame du Fargis de ceux d’Anne d’Autriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n’y avait pas à
se tromper, il fallait suivre la route qui mène de Villers-
Cotterêts à Compiègne, et en sortant du bois prendre à droite.

Il faisait une belle matinée de printemps, les oiseaux chantaient
dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient à
travers les clairières et semblaient des rideaux de gaze dorée.

En d’autres endroits, la lumière perçait à peine la voûte épaisse
des feuilles, et les pieds des vieux chênes, que rejoignaient
précipitamment, à la vue des voyageurs, les écureuils agiles,
étaient plongés dans l’ombre. Il sortait de toute cette nature
matinale un parfum d’herbes, de fleurs et de feuilles qui
réjouissait le coeur. D’Artagnan, lassé de l’odeur fétide de
Paris, se disait à lui-même que lorsqu’on portait trois noms de
terre embrochés les uns aux autres, on devait être bien heureux
dans un pareil paradis; puis il secouait la tête en disant: «Si
j’étais Porthos et que d’Artagnan me vînt faire la proposition que
je vais faire à Porthos, je sais bien ce que je répondrais à
d’Artagnan.»

Quant à Planchet, il ne pensait à rien, il digérait.

À la lisière du bois, d’Artagnan aperçut le chemin indiqué, et au
bout du chemin les tours d’un immense château féodal.

- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce château appartenait
à l’ancienne branche d’Orléans; Porthos en aurait-il traité avec
le duc de Longueville?

- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues;
et si elles appartiennent à M. Porthos, je lui en ferai mon
compliment.

- Peste, dit d’Artagnan, ne va pas l’appeler Porthos, ni même du
Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais
manquer mon ambassade.

À mesure qu’il approchait du château qui avait d’abord attiré ses
regards, d’Artagnan comprenait que ce n’était point là que pouvait
habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant bâties
d’hier, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que
quelque géant les avait fendues à coup de hache.

Arrivé à l’extrémité du chemin, d’Artagnan se trouva dominer une
magnifique vallée, au fond de laquelle on voyait dormir un
charmant petit lac au pied de quelques maisons éparses çà et là et
qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les
autres de chaume, reconnaître pour seigneur suzerain un joli
château bâti vers le commencement du règne de Henri IV, que
surmontaient des girouettes seigneuriales.

Cette fois, d’Artagnan ne douta pas qu’il fût en vue de la demeure
de Porthos.

Le chemin conduisait droit à ce joli château, qui était à son
aïeul le château de la montagne ce qu’un petit-maître de la
coterie de M. le duc d’Enghien était à un chevalier bardé de fer
du temps de Charles VII; d’Artagnan mit son cheval au trot et
suivit le chemin, Planchet régla le pas de son coursier sur celui
de son maître.

Au bout de dix minutes, d’Artagnan se trouva à l’extrémité d’une
allée régulièrement plantée de beaux peupliers, et qui aboutissait
à une grille de fer dont les piques et les bandes transversales
étaient dorées. Au milieu de cette avenue se tenait une espèce de
seigneur habillé de vert et doré comme la grille, lequel était à
cheval sur un gros roussin. À sa droite et à sa gauche étaient
deux valets galonnés sur toutes les coutures; bon nombre de
croquants assemblés lui rendaient des hommages fort respectueux.

- Ah! se dit d’Artagnan, serait-ce là le seigneur du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevillé
depuis qu’il ne s’appelle plus Porthos!

- Ce ne peut être lui, dit Planchet répondant à ce que d’Artagnan
s’était dit à lui-même. M. Porthos avait près de six pieds, et
celui-là en a cinq à peine.

- Cependant, reprit d’Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.

À ces mots, d’Artagnan piqua vers le roussin, l’homme considérable
et les valets. À mesure qu’il approchait, il lui semblait
reconnaître les traits du personnage.

- Jésus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son côté croyait le
reconnaître, serait-il donc possible que ce fût lui?

À cette exclamation, l’homme à cheval se retourna lentement et
d’un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller
dans tout leur éclat les gros yeux, la trogne vermeille et le
sourire si éloquent de Mousqueton.

En effet, c’était Mousqueton, Mousqueton gras à lard, croulant de
bonne santé, bouffi de bien-être, qui, reconnaissant d’Artagnan,
tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de
son roussin par terre et s’approcha chapeau bas vers l’officier;
de sorte que les hommages de l’assemblée firent un quart de
conversion vers ce nouveau soleil qui éclipsait l’ancien.

- Monsieur d’Artagnan, monsieur d’Artagnan, répétait dans ses
joues énormes Mousqueton tout suant d’allégresse, monsieur
d’Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et maître du Vallon
de Bracieux de Pierrefonds!

- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton maître?

- Vous êtes sur ses domaines.

- Mais, comme te voilà beau, comme te voilà gras, comme te voilà
fleuri! continuait d’Artagnan infatigable à détailler les
changements que la bonne fortune avait apportés chez l’ancien
affamé.

- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte
assez bien.

- Mais ne dis-tu donc rien à ton ami Planchet?

- À mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s’écria
Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

- Moi-même, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir
si tu n’étais pas devenu fier.

- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n’as pas
pensé cela ou tu ne connais pas Mousqueton.

- À la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et
en tendant à son tour les bras à Mousqueton: ce n’est pas comme
cette canaille de Bazin, qui m’a laissé deux heures sous un hangar
sans même faire semblant de me reconnaître.

Et Planchet et Mousqueton s’embrassèrent avec une effusion qui
toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet
était quelque seigneur déguisé, tant ils appréciaient à sa plus
haute valeur la position de Mousqueton.

- Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu’il se fut
débarrassé de l’étreinte de Planchet, qui avait inutilement essayé
de joindre ses mains derrière le dos de son ami; et maintenant,
monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que
mon maître apprenne la nouvelle de votre arrivée par d’autres que
par moi; il ne me pardonnerait pas de m’être laissé devancer.

- Ce cher ami, dit d’Artagnan, évitant de donner à Porthos ni son
ancien ni son nouveau nom, il ne m’a donc pas oublié!

- Oublié! lui! s’écria Mousqueton, c’est-à-dire, monsieur, qu’il
n’y a pas de jour que nous ne nous attendions à apprendre que vous
étiez nommé maréchal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de
M. de Bassompierre.

D’Artagnan laissa errer sur ses lèvres un de ces rares sourires
mélancoliques qui avaient survécu dans le plus profond de son
coeur au désenchantement de ses jeunes années.

- Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez près de M. le
comte d’Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que
je vais prévenir monseigneur de son arrivée.

Et remontant, aidé de deux âmes charitables, sur son robuste
cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur
le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l’avenue un petit galop
qui témoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du
quadrupède.

- Ah çà! mais voilà qui s’annonce bien! dit d’Artagnan; pas de
mystère, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit à gorge
déployée, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges
d’une aune; en vérité, il me semble que la nature elle-même est en
fête, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont
couverts de petits rubans verts et roses.

- Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d’ici la plus
délectable odeur de rôti, que je vois des marmitons se ranger en
haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit
avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait déjà tant et si bien
manger quand il ne s’appelait encore que M. Porthos!

- Halte-là! dit d’Artagnan: tu me fais peur. Si la réalité répond
aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira
jamais de son bonheur, et je vais échouer près de lui comme j’ai
échoué près d’Aramis.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds
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