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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XIV. Où il est démontré que, si Porthos

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XIV. Où il est démontré que, si Porthos   Dim 7 Avr - 15:52

XIV. Où il est démontré que, si Porthos était mécontent de son
état, Mousqueton était fort satisfait du sien

Tout en revenant vers le château et tandis que Porthos nageait
dans ses rêves de baronnie, d’Artagnan réfléchissait à la misère
de cette pauvre nature humaine, toujours mécontente de ce qu’elle
a, toujours désireuse de ce qu’elle n’a pas. À la place de
Porthos, d’Artagnan se serait trouvé l’homme le plus heureux de la
terre, et pour que Porthos fût heureux, il lui manquait, quoi?
cinq lettres à mettre avant tous ses noms et une petite couronne à
faire peindre sur les panneaux de sa voiture.

- Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-même d’Artagnan, à
regarder à droite et à gauche sans voir jamais la figure d’un
homme complètement heureux.

Il faisait cette réflexion philosophique, lorsque la Providence
sembla vouloir lui donner un démenti. Au moment où Porthos venait
de le quitter pour donner quelques ordres à son cuisinier, il vit
s’approcher de lui Mousqueton. La figure du brave garçon, moins un
léger trouble qui, comme un nuage d’été, gazait sa physionomie
plutôt qu’elle ne la voilait, paraissait celle d’un homme
parfaitement heureux.

- Voilà ce que je cherchais, se dit d’Artagnan; mais, hélas! le
pauvre garçon ne sait pas pourquoi je suis venu.

Mousqueton se tenait à distance. D’Artagnan s’assit sur un banc et
lui fit signe de s’approcher.

- Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, j’ai une
grâce à vous demander.

- Parle, mon ami, dit d’Artagnan.

- C’est que je n’ose, j’ai peur que vous ne pensiez que la
prospérité m’a perdu.

- Tu es donc heureux, mon ami, dit d’Artagnan.

- Aussi heureux qu’il est possible de l’être, et cependant vous
pouvez me rendre plus heureux encore.

- Eh bien, parle! et si la chose dépend de moi, elle est faite.

- Oh! monsieur, elle ne dépend que de vous.

- J’attends.

- Monsieur, la grâce que j’ai à vous demander, c’est de m’appeler
non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que j’ai l’honneur
d’être intendant de monseigneur, j’ai pris ce dernier nom, qui est
plus digne et sert à me faire respecter de mes inférieurs. Vous
savez, monsieur, combien la subordination est nécessaire à la
valetaille.

D’Artagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton
raccourcissait le sien.

- Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.

- Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d’Artagnan; sois
tranquille, je n’oublierai pas ta requête, et si cela te fait
plaisir je ne te tutoierai même plus.

- Oh! s’écria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un
pareil honneur, monsieur, j’en serais reconnaissant toute ma vie,
mais ce serait trop demander peut-être?

- Hélas! dit en lui-même d’Artagnan, c’est bien peu en échange
des tribulations inattendues que j’apporte à ce pauvre diable qui
m’a si bien reçu.

- Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la
figure, rendue à son ancienne sérénité, s’épanouissait comme une
pivoine.

- Je pars demain, mon ami, dit d’Artagnan.

- Ah, monsieur! dit Mousqueton, c’était donc seulement pour nous
donner des regrets que vous étiez venu?

- J’en ai peur, dit d’Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se
retirait en saluant, ne put l’entendre.

Un remords traversait l’esprit de d’Artagnan, quoique son coeur ce
fût fort racorni.

Il ne regrettait pas d’engager Porthos dans une route où sa vie et
sa fortune allaient être compromises, car Porthos risquait
volontiers tout cela pour le titre de baron, qu’il désirait depuis
quinze ans d’atteindre; mais Mousqueton, qui ne désirait rien que
d’être appelé Mouston, n’était-il pas bien cruel de l’arracher à
la vie délicieuse de son grenier d’abondance? Cette idée-là le
préoccupait lorsque Porthos reparut.

- À table! dit Porthos.

- Comment, à table? dit d’Artagnan, quelle heure est-il donc?

- Eh! mon cher, il est une heure passée.

- Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps.
Je vous suis, mais je n’ai pas faim.

- Venez, si l’on ne peut pas toujours manger, l’on peut toujours
boire; c’est une des maximes de ce pauvre Athos dont j’ai reconnu
la solidité depuis que je m’ennuie.

D’Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne
paraissait pas aussi convaincu que son ami de la vérité de
l’axiome d’Athos; néanmoins il fit ce qu’il put pour se tenir à la
hauteur de son hôte.

Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son
mieux, cette idée de Mousqueton revenait à l’esprit de d’Artagnan,
et cela avec d’autant plus de force que Mousqueton, sans servir
lui-même à table, ce qui eût été au-dessous de sa nouvelle
position, apparaissait de temps en temps à la porte et trahissait
sa reconnaissance pour d’Artagnan par l’âge et le cru des vins
qu’il faisait servir.

Aussi, quand au dessert, sur un signe de d’Artagnan, Porthos eut
renvoyé ses laquais et que les deux amis se trouvèrent seuls:

- Porthos, dit d’Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos
campagnes?

- Mais, répondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.

Ce fut un coup pour d’Artagnan; il vit déjà se changer en grimace
de douleur le bienveillant sourire de l’intendant.

- Cependant, répliqua d’Artagnan, Mouston n’est plus de la
première jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu très gros et
peut-être a-t-il perdu l’habitude du service actif.

- Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutumé à lui; et
d’ailleurs il ne voudrait pas me quitter, il m’aime trop.

- Oh! aveugle amour-propre! pensa d’Artagnan.

- D’ailleurs, vous-même, demanda Porthos, n’avez-vous pas
toujours à votre service votre même laquais: ce bon, ce grave, cet
intelligent... comment l’appelez-vous donc?

- Planchet. Oui, je l’ai retrouvé, mais il n’est plus laquais.

- Qu’est-il donc?

- Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize
cents livres qu’il a gagnées au siège de La Rochelle en portant la
lettre à lord de Winter, il a élevé une petite boutique rue des
Lombards, et il est confiseur.

- Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert-
il?

- Il a fait quelques escapades, dit d’Artagnan, et il craint
d’être inquiété.

Et le mousquetaire raconta à son ami comment il avait retrouvé
Planchet.

- Eh bien! dit alors Porthos, si on vous eût dit, mon cher, qu’un
jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez
pour cela?

- Je ne l’aurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les événements
changent les hommes.

- Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou
ce qui change pour se bonifier, c’est le vin. Goûtez de celui-ci;
c’est d’un cru d’Espagne qu’estimait fort notre ami Athos: c’est
du xérès.

À ce moment, l’intendant vint consulter son maître sur le menu du
lendemain et aussi sur la partie de chasse projetée.

- Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon
état?

D’Artagnan commença à battre la mesure sur la table pour cacher
son embarras.

- Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes?

- Eh pardieu, mes harnais!

- Quels harnais?

- Mes harnais de guerre.

- Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins.

- Tu t’en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en
ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course?

- Vulcain.

- Et de fatigue?

- Bayard.

- Quel cheval aimes-tu, toi?

- J’aime Rustaud, monseigneur; c’est une bonne bête, avec
laquelle je m’entends à merveille.

- C’est vigoureux, n’est-ce pas?

- Normand croisé Mecklembourg, ça irait jour et nuit.

- Voilà notre affaire. Tu feras restaurer les trois bêtes, tu
fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour
toi et un couteau de chasse.

- Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton d’un air
inquiet.

D’Artagnan, qui n’avait jusque-là fait que des accords vagues,
battit une marche.

- Mieux que cela, Mouston! répondit Porthos.

- Nous faisons une expédition, monsieur? dit l’intendant, dont
les roses commençaient à se changer en lis.

- Nous rentrons au service, Mouston! répondit Porthos en essayant
toujours de faire reprendre à sa moustache ce pli martial qu’elle
avait perdu.

Ces paroles étaient à peine prononcées que Mousqueton fut agité
d’un tremblement qui secouait ses grosses joues marbrées, il
regarda d’Artagnan d’un air indicible de tendre reproche, que
l’officier ne put supporter sans se sentir attendri; puis il
chancela, et d’une voix étranglée:

- Du service! du service dans les armées du roi? dit-il.

- Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes
sortes d’aventures, reprendre la vie d’autrefois, enfin.

Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. C’était cet
_autrefois_ si terrible qui faisait le _maintenant_ si doux.

- Oh! mon Dieu! qu’est-ce que j’entends? dit Mousqueton avec un
regard plus suppliant encore que le premier, à l’adresse de
d’Artagnan.

- Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit d’Artagnan, la
fatalité...

Malgré la précaution qu’avait prise d’Artagnan de ne pas le
tutoyer et de donner à son nom la mesure qu’il ambitionnait,
Mousqueton n’en reçut pas moins le coup, et le coup fut si
terrible, qu’il sortit tout bouleversé en oubliant de fermer la
porte.

- Ce bon Mousqueton, il ne se connaît plus de joie, dit Porthos
du ton que Don Quichotte dut mettre à encourager Sancho à seller
son grison pour une dernière campagne.

Les deux amis restés seuls se mirent à parler de l’avenir et à
faire mille châteaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur
faisait voir, à d’Artagnan une perspective toute reluisante de
quadruples et de pistoles, à Porthos le cordon bleu! et le manteau
ducal. Le fait est qu’ils dormaient sur la table lorsqu’on vint
les inviter à passer dans leur lit.

Cependant, dès le lendemain, Mousqueton fut un peu réconforté par
d’Artagnan, qui lui annonça que probablement la guerre se ferait
toujours au coeur de Paris et à la portée du château du Vallon,
qui était près de Corbeil; de Bracieux, qui était près de Melun,
et de Pierrefonds, qui était entre Compiègne et Villers-Cotterêts.

- Mais il me semble qu’autrefois... dit timidement Mousqueton.

- Oh! dit d’Artagnan, on ne fait pas la guerre à la manière
d’autrefois. Ce sont aujourd’hui affaires diplomatiques, demandez
à Planchet.

Mousqueton alla demander ces renseignements à son ancien ami,
lequel confirma en tout point ce qu’avait dit d’Artagnan;
seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent
le risque d’être pendus.

- Peste, dit Mousqueton, je crois que j’aime encore mieux le
siège de La Rochelle.

Quant à Porthos, après avoir fait tuer un chevreuil à son hôte,
après l’avoir conduit de ses bois à sa montagne, de sa montagne à
ses étangs, après lui avoir fait voir ses lévriers, sa meute,
Gredinet, tout ce qu’il possédait enfin, et fait refaire trois
autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions
définitives à d’Artagnan, forcé de le quitter pour continuer son
chemin.

- Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours
pour aller d’ici à Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre
jours pour retourner à Paris. Partez donc dans une semaine avec
vos équipages; vous descendrez rue Tiquetonne, à l’hôtel de la
Chevrette, et vous attendrez mon retour.

- C’est convenu, dit Porthos.

- Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit
d’Artagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il
faut observer les procédés avec ses amis.

- Si j’allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut-
être.

- C’est possible, dit d’Artagnan, et moi aussi; mais vous
n’auriez plus le temps de faire vos préparatifs.

- C’est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant à
moi, je suis plein d’ardeur.

- À merveille! dit d’Artagnan.

Et ils se séparèrent sur les limites de la terre de Pierrefonds,
jusqu’aux extrémités de laquelle Porthos voulut conduire son ami.

- Au moins, disait d’Artagnan tout en prenant la route de
Villers-Cotterêts, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de
Porthos est encore d’une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien!
nous serons trois à nous moquer d’Aramis, de ce petit frocard à
bonnes fortunes.

À Villers-Cotterêts il écrivit au cardinal.

«Monseigneur, j’en ai déjà un à offrir à Votre Éminence, et celui-
là vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fère
habitant le château de Bragelonne aux environs de cette ville.»

Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec
Planchet, qui lui était une grande distraction pendant ce long
voyage.

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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XIV. Où il est démontré que, si Porthos
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