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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XCVII. Où il est prouvé qu’il est quelquefois

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XCVII. Où il est prouvé qu’il est quelquefois   Lun 15 Avr - 19:51

XCVII. Où il est prouvé qu’il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d’en sortir

Pendant que d’Artagnan et Porthos étaient allés conduire le
cardinal à Saint-Germain, Athos et Aramis, qui les avaient quittés
à Saint-Denis, étaient rentrés à Paris.

Chacun d’eux avait sa visite à faire.

À peine débotté, Aramis courut à l’Hôtel de Ville, où était madame
de Longueville. À la première nouvelle de la paix la belle
duchesse jeta les hauts cris. La guerre la faisait reine, la paix
amenait son abdication; elle déclara qu’elle ne signerait jamais
au traité et qu’elle voulait une guerre éternelle.

Mais lorsque Aramis lui eut présenté cette paix sous son véritable
jour, c’est-à-dire avec tous ses avantages, lorsqu’il lui eut
montré, en échange de sa royauté précaire et contestée de Paris,
la vice-royauté de Pont-de-l’Arche, c’est-à-dire de la Normandie
tout entière, lorsqu’il eut fait sonner à ses oreilles les cinq
cent mille livres promises par le cardinal, lorsqu’il eut fait
briller à ses yeux l’honneur que lui ferait le roi en tenant son
enfant sur les fonts de baptême, madame de Longueville ne contesta
plus que par l’habitude qu’ont les jolies femmes de contester, et
ne se défendit plus que pour se rendre.

Aramis fit semblant de croire à la réalité de son opposition, et
ne voulut pas à ses propres yeux s’ôter le mérite de l’avoir
persuadée.

- Madame, lui dit-il, vous avez voulu battre une bonne fois M. le
Prince votre frère, c’est-à-dire le plus grand capitaine de
l’époque, et lorsque les femmes de génie le veulent, elles
réussissent toujours. Vous avez réussi, M. le prince est battu,
puisqu’il ne peut plus faire la guerre. Maintenant, attirez-le à
notre parti. Détachez-le tout doucement de la reine, qu’il n’aime
pas, et de M. de Mazarin, qu’il méprise. La Fronde est une comédie
dont nous n’avons encore joué que le premier acte. Attendons
M. de Mazarin au dénouement, c’est-à-dire au jour où M. le Prince,
grâce à vous, sera tourné contre la cour.

Madame de Longueville fut persuadée. Elle était si bien convaincue
du pouvoir de ses beaux yeux, la frondeuse duchesse, qu’elle ne
douta point de leur influence, même sur M. de Condé, et la
chronique scandaleuse du temps dit qu’elle n’avait pas trop
présumé.

Athos, en quittant Aramis à la place Royale, s’était rendu chez
madame de Chevreuse. C’était encore une frondeuse à persuader,
mais celle-là était plus difficile à convaincre que sa jeune
rivale; il n’avait été stipulé aucune condition en sa faveur.
M. de Chevreuse n’était nommé gouverneur d’aucune province, et si
la reine consentait à être marraine, ce ne pouvait être que de son
petit-fils ou de sa petite-fille.

Aussi, au premier mot de paix, madame de Chevreuse fronça-t-elle
le sourcil, et malgré toute la logique d’Athos pour lui montrer
qu’une plus longue guerre était impossible, elle insista en faveur
des hostilités.

- Belle amie, dit Athos, permettez-moi de vous dire que tout le
monde est las de la guerre; qu’excepté vous et M. le coadjuteur
peut-être, tout le monde désire la paix. Vous vous ferez exiler
comme du temps du roi Louis XIII. Croyez-moi, nous avons passé
l’âge des succès en intrigue, et vos beaux yeux ne sont pas
destinés à s’éteindre en pleurant Paris, où il y aura toujours
deux reines tant que vous y serez.

- Oh! dit la duchesse, je ne puis faire la guerre toute seule,
mais je puis me venger de cette reine ingrate et de cet ambitieux
favori, et... foi de duchesse! je me vengerai.

- Madame, dit Athos, je vous en supplie, ne faites pas un avenir
mauvais à M. de Bragelonne; le voilà lancé, M. le Prince lui veut
du bien, il est jeune, laissons un jeune roi s’établir! Hélas!
excusez ma faiblesse, madame, il vient un moment où l’homme revit
et rajeunit dans ses enfants.

La duchesse sourit, moitié tendrement, moitié ironiquement.

- Comte, dit-elle, vous êtes, j’en ai bien peur, gagné au parti
de la cour. N’avez-vous pas quelque cordon bleu dans votre poche?

- Oui, madame, dit Athos, j’ai celui de la Jarretière, que le roi
Charles Ier, m’a donné quelques jours avant sa mort.

Le comte disait vrai; il ignorait la demande de Porthos et ne
savait pas qu’il en eût un autre que celui-là.

- Allons! il faut devenir vieille femme, dit la duchesse rêveuse.

Athos lui prit la main et la lui baisa. Elle soupira en le
regardant.

- Comte, dit-elle, ce doit être une charmante habitation que
Bragelonne. Vous êtes homme de goût; vous devez avoir de l’eau,
des bois, des fleurs.

Elle soupira de nouveau, et elle appuya sa tête charmante sur sa
main coquettement recourbée et toujours admirable de forme et de
blancheur.

- Madame, répliqua le comte, que disiez-vous donc tout à l’heure?
Jamais je ne vous ai vue si jeune, jamais je ne vous ai vue plus
belle.

La duchesse secoua la tête.

- M. de Bragelonne reste-t-il à Paris? dit-elle.

- Qu’en pensez-vous? demanda Athos.

- Laissez-le-moi, reprit la duchesse.

- Non pas, madame, si vous avez oublié l’histoire d’Oedipe, moi,
je m’en souviens.

- En vérité, vous êtes charmant, comte, et j’aimerais à vivre un
mois à Bragelonne.

- N’avez-vous pas peur de me faire bien des envieux, duchesse?
répondit galamment Athos.

- Non, j’irai incognito, comte, sous le nom de Marie Michon.

- Vous êtes adorable, madame.

- Mais Raoul, ne le laissez pas près de vous.

- Pourquoi cela?

- Parce qu’il est amoureux.

- Lui, un enfant!

- Aussi est-ce une enfant qu’il aime!

Athos devant rêveur.

- Vous avez raison, duchesse, cet amour singulier pour une enfant
de sept ans peut le rendre bien malheureux un jour; on va se
battre en Flandre, il ira.

- Puis à son tour vous me l’enverrez, je le cuirasserai contre
l’amour.

- Hélas! madame, dit Athos, aujourd’hui l’amour est comme la
guerre, et la cuirasse y est devenue inutile.

En ce moment Raoul entra; il venait annoncer au comte et à la
duchesse que le comte de Guiche, son ami, l’avait prévenu que
l’entrée solennelle du roi, de la reine et du ministre devait
avoir lieu le lendemain.

Le lendemain, en effet, dès la pointe du jour, la cour fit tous
ses préparatifs pour quitter Saint-Germain.

La reine, dès la veille au soir, avait fait venir d’Artagnan.

- Monsieur, lui avait-elle dit, on m’assure que Paris n’est pas
tranquille. J’aurais peur pour le roi; mettez-vous à la portière
de droite.

- Que Votre Majesté soit tranquille, dit d’Artagnan; je réponds
du roi.

Et saluant la reine, il sortit.

En sortant de chez la reine, Bernouin vint dire à d’Artagnan que
le cardinal l’attendait pour des choses importantes.

Il se rendit aussitôt chez le cardinal.

- Monsieur, lui dit-il, on parle d’émeute à Paris. Je me
trouverai à la gauche du roi, et, comme je serai principalement
menacé, tenez-vous à la portière de gauche.

- Que Votre Éminence se rassure, dit d’Artagnan, on ne touchera
pas à un cheveu de sa tête.

- Diable! fit-il une fois dans l’antichambre, comment me tirer de
là? je ne puis cependant pas être à la fois à la portière de
gauche et à celle de droite. Ah bah! je garderai le roi, et
Porthos gardera le cardinal.

Cet arrangement convint à tout le monde, ce qui est assez rare. La
reine avait confiance dans le courage de d’Artagnan qu’elle
connaissait, et le cardinal, dans la force de Porthos qu’il avait
éprouvée.

Le cortège se mit en route pour Paris dans un ordre arrêté
d’avance; Guitaut et Comminges, en tête des gardes, marchaient les
premiers; puis venait la voiture royale, ayant à l’une de ses
portières d’Artagnan, à l’autre Porthos; puis les mousquetaires,
les vieux amis de d’Artagnan depuis vingt-deux ans, leur
lieutenant depuis vingt, leur capitaine depuis la veille.

En arrivant à la barrière, la voiture fut saluée par de grands
cris de: «Vive le roi!» et de: «Vive la reine!» Quelques cris de:
«Vive Mazarin!» s’y mêlèrent, mais n’eurent point d’échos.

On se rendait à Notre-Dame, où devait être chanté un _Te Deum._

Tout le peuple de Paris était dans les rues. On avait échelonné
les Suisses sur toute la longueur de la route; mais, comme la
route était longue, ils n’étaient placés qu’à six ou huit pas de
distance, et sur un seul homme de hauteur. Le rempart était donc
tout à fait insuffisant, et de temps en temps la digue rompue par
un flot de peuple avait toutes les peines du monde à se reformer.

À chaque rupture, toute bienveillante d’ailleurs, puisqu’elle
tenait au désir qu’avaient les Parisiens de revoir leur roi et
leur reine, dont ils étaient privés depuis une année, Anne
d’Autriche regardait d’Artagnan avec inquiétude, et celui-ci la
rassurait avec un sourire.

Mazarin, qui avait dépensé un millier de louis pour faire crier
«Vive Mazarin!» et qui n’avait pas estimé les cris qu’il avait
entendus à vingt pistoles, regardait aussi avec inquiétude
Porthos; mais le gigantesque garde du corps répondait à ce regard
avec une si belle voix de basse: «Soyez tranquille, Monseigneur»,
qu’en effet Mazarin se tranquillisa de plus en plus.

En arrivant au Palais-Royal, on trouva la foule plus grande
encore; elle avait afflué sur cette place par toutes les rues
adjacentes, et l’on voyait, comme une large rivière houleuse, tout
ce flot populaire venant au-devant de la voiture, et roulant
tumultueusement dans la rue Saint-Honoré.

Lorsqu’on arriva sur la place, de grands cris de «Vivent Leurs
Majestés!» retentirent. Mazarin se pencha à la portière. Deux ou
trois cris de: «Vive le cardinal!» saluèrent son apparition; mais
presque aussitôt des sifflets et des huées les étouffèrent
impitoyablement. Mazarin pâlit et se jeta précipitamment en
arrière.

- Canailles! murmura Porthos.

D’Artagnan ne dit rien, mais frisa sa moustache avec un geste
particulier qui indiquait que sa belle humeur gasconne commençait
à s’échauffer.

Anne d’Autriche se pencha à l’oreille du jeune roi et lui dit tout
bas:

- Faites un geste gracieux, et adressez quelques mots à
M. d’Artagnan, mon fils.

Le jeune roi se pencha à la portière.

- Je ne vous ai pas encore souhaité le bonjour, monsieur
d’Artagnan, dit-il, et cependant je vous ai bien reconnu. C’est
vous qui étiez derrière les courtines de mon lit, cette nuit où
les Parisiens ont voulu me voir dormir.

- Et si le roi le permet, dit d’Artagnan, c’est moi qui serai
près de lui toutes les fois qu’il y aura un danger à courir.

- Monsieur, dit Mazarin à Porthos, que feriez-vous si toute la
foule se ruait sur nous?

- J’en tuerais le plus que je pourrais, Monseigneur, dit Porthos.

- Hum! fit Mazarin, tout brave et tout vigoureux que vous êtes,
vous ne pourriez pas tout tuer.

- C’est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour
mieux découvrir les immensités de la foule, c’est vrai, il y en a
beaucoup.

- Je crois que j’aimerais mieux l’autre, dit Mazarin.

Et il se rejeta dans le fond du carrosse.

La reine et son ministre avaient raison d’éprouver quelque
inquiétude, du moins le dernier. La foule, tout en conservant les
apparences du respect et même de l’affection pour le roi et la
régente, commençait à s’agiter tumultueusement. On entendait
courir de ces rumeurs sourdes qui, quand elles rasent les flots,
indiquent la tempête, et qui, lorsqu’elles rasent la multitude,
présagent l’émeute.

D’Artagnan se retourna vers les mousquetaires et fit, en clignant
de l’oeil, un signe imperceptible pour la foule, mais très
compréhensible pour cette brave élite.

Les rangs des chevaux se resserrèrent, et un léger frémissement
courut parmi les hommes.

À la barrière des Sergents on fut obligé de faire halte; Comminges
quitta la tête de l’escorte qu’il tenait, et vint au carrosse de
la reine. La reine interrogea d’Artagnan du regard; d’Artagnan lui
répondit dans le même langage.

- Allez en avant, dit la reine.

Comminges regagna son poste. On fit un effort, et la barrière
vivante fut rompue violemment.

Quelques murmures s’élevèrent de la foule, qui, cette fois,
s’adressaient aussi bien au roi qu’au ministre.

- En avant! cria d’Artagnan à pleine voix.

- En avant! répéta Porthos.

Mais, comme si la multitude n’eût attendu que cette démonstration
pour éclater, tous les sentiments d’hostilité qu’elle renfermait
éclatèrent à la fois. Les cris: «À bas le Mazarin! À mort le
cardinal!» retentirent de tous côtés.

En même temps, par les rues de Grenelle-Saint-Honoré et du Coq, un
double flot se rua qui rompit la faible haie des gardes suisses,
et s’en vint tourbillonner jusqu’aux jambes des chevaux de
d’Artagnan et de Porthos.

Cette nouvelle irruption était plus dangereuse que les autres, car
elle se composait de gens armés, et mieux armés même que ne le
sont les hommes du peuple en pareil cas. On voyait que ce dernier
mouvement n’était par l’effet du hasard qui aurait réuni un
certain nombre de mécontents sur le même point, mais la
combinaison d’un esprit hostile qui avait organisé une attaque.

Ces deux masses étaient conduites chacune par un chef, l’un qui
semblait appartenir, non pas au peuple, mais même à l’honorable
corporation des mendiants; l’autre que, malgré son affectation à
imiter les airs du peuple, il était facile de reconnaître pour un
gentilhomme.

Tous deux agissaient évidemment poussés par une même impulsion.

Il y eut une vive secousse qui retentit jusque dans la voiture
royale; puis des milliers de cris, formant une vraie clameur, se
firent entendre, entrecoupés de deux ou trois coups de feu.

- À moi les mousquetaires! s’écria d’Artagnan.

L’escorte se sépara en deux files; l’une passa à droite du
carrosse, l’autre à gauche; l’une vint au secours de d’Artagnan,
l’autre de Porthos.

Alors une mêlée s’engagea, d’autant plus terrible qu’elle n’avait
pas de but, d’autant plus funeste qu’on ne savait ni pourquoi ni
pour qui on se battait.


XCVIII. Où il est prouvé qu’il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d’en sortir
(Suite)

Comme tous les mouvements de la populace, le choc de cette foule
fut terrible; les mousquetaires, peu nombreux, mal alignés, ne
pouvant, au milieu de cette multitude, faire circuler leurs
chevaux, commencèrent par être entamés.

D’Artagnan avait voulu faire baisser les mantelets de la voiture,
mais le jeune roi avait étendu le bras en disant:

- Non, monsieur d’Artagnan, je veux voir.

- Si Votre Majesté veut voir, dit d’Artagnan, eh bien, qu’elle
regarde!

Et se retournant avec cette furie qui le rendait si terrible,
d’Artagnan bondit vers le chef des émeutiers, qui, un pistolet
d’une main, une large épée de l’autre, essayait de se frayer un
passage jusqu’à la portière, en luttant avec deux mousquetaires.

- Place, mordioux! cria d’Artagnan, place!

À cette voix, l’homme au pistolet et à la large épée leva la tête;
mais il était déjà trop tard: le coup de d’Artagnan était porté;
la rapière lui avait traversé la poitrine.

- Ah! ventre-saint-gris! cria d’Artagnan, essayant trop tard de
retenir le coup, que diable veniez-vous faire ici, comte?

- Accomplir ma destinée, dit Rochefort en tombant sur un genou.
Je me suis déjà relevé de trois de vos coups d’épée; mais je ne me
relèverai pas du quatrième.

- Comte, dit d’Artagnan avec une certaine émotion, j’ai frappé
sans savoir que ce fût vous. Je serais fâché, si vous mouriez, que
vous mourussiez avec des sentiments de haine contre moi.

Rochefort tendit la main à d’Artagnan. D’Artagnan la lui prit. Le
comte voulut parler, mais une gorgée de sang étouffa sa parole, il
se raidit dans une dernière convulsion et expira.

- Arrière, canaille! cria d’Artagnan. Votre chef est mort, et
vous n’avez plus rien à faire ici.

En effet, comme si le comte de Rochefort eût été l’âme de
l’attaque qui se portait de ce côté du carrosse du roi, toute la
foule qui l’avait suivi et qui lui obéissait prit la fuite en le
voyant tomber. D’Artagnan poussa une charge avec une vingtaine de
mousquetaires dans la rue du Coq et cette partie de l’émeute
disparut comme une fumée, en s’éparpillant sur la place de Saint-
Germain-l’Auxerrois et en se dirigeant vers les quais.

D’Artagnan revint pour porter secours à Porthos, si Porthos en
avait besoin; mais Porthos, de son côté, avait fait son oeuvre
avec la même conscience que d’Artagnan. La gauche du carrosse
était non moins bien déblayée que la droite, et l’on relevait le
mantelet de la portière que Mazarin, moins belliqueux que le roi,
avait pris la précaution de faire baisser.

Porthos avait l’air fort mélancolique.

- Quelle diable de mine faites-vous donc là, Porthos? et quel
singulier air vous avez pour un victorieux!

- Mais vous-même, dit Porthos, vous me semblez tout ému!

- Il y a de quoi, mordioux! je viens de tuer un ancien ami.

- Vraiment! dit Porthos. Qui donc?

- Ce pauvre comte de Rochefort!...

- Eh bien! c’est comme moi, je viens de tuer un homme dont la
figure ne m’est pas inconnue; malheureusement je l’ai frappé à la
tête, et en un instant il a eu le visage plein de sang.

- Et il n’a rien dit en tombant?

- Si fait, il a dit... Ouf!

- Je comprends, dit d’Artagnan ne pouvant s’empêcher de rire,
que, s’il n’a pas dit autre chose, cela n’a pas dû vous éclairer
beaucoup.

- Eh bien, monsieur? demanda la reine.

- Madame, dit d’Artagnan, la route est parfaitement libre, et
Votre Majesté peut continuer son chemin.

En effet, tout le cortège arriva sans autre accident dans l’église
Notre-Dame, sous le portail de laquelle tout le clergé, le
coadjuteur en tête, attendait le roi, la reine et le ministre,
pour la bienheureuse rentrée desquels on allait chanter le _Te
Deum._

Pendant le service et vers le moment où il tirait à sa fin, un
gamin tout effaré entra dans l’église, courut à la sacristie,
s’habilla rapidement en enfant de choeur, et fendant, grâce au
respectable uniforme dont il venait de se couvrir, la foule qui
encombrait le temple, il s’approcha de Bazin, qui, revêtu de sa
robe bleue et sa baleine garnie d’argent à la main, se tenait
gravement placé en face du Suisse à l’entrée du choeur.

Bazin sentit qu’on le tirait par sa manche. Il abaissa vers la
terre ses yeux béatement levés vers le ciel, et reconnut Friquet.

- Eh bien! drôle, qu’y a-t-il, que vous osez me déranger dans
l’exercice de mes fonctions? demanda le bedeau.

- Il y a, monsieur Bazin, dit Friquet, que M. Maillard, vous
savez bien, le donneur d’eau bénite à Saint-Eustache...

- Oui, après?...

- Eh bien! il a reçu dans la bagarre un coup d’épée sur la tête;
c’est ce grand géant qui est là, vous voyez, brodé sur toutes les
coutures, qui le lui a donné.

- Oui? en ce cas, dit Bazin, il doit être bien malade.

- Si malade qu’il se meurt, et qu’il voudrait, avant de mourir,
se confesser à M. le coadjuteur, qui a pouvoir, à ce qu’on dit, de
remettre les gros péchés.

- Et il se figure que M. le coadjuteur se dérangera pour lui?

- Oui, certainement, car il paraît que M. le coadjuteur le lui a
promis.

- Et qui t’a dit cela?

- M. Maillard lui-même.

- Tu l’as donc vu?

- Certainement, j’étais là quand il est tombé.

- Et que faisais-tu là?

- Tiens! je criais: «À bas Mazarin! à mort le cardinal! à la
potence l’italien!» N’est-ce pas cela que vous m’aviez dit de
crier?

- Veux-tu te taire, petit drôle! dit Bazin en regardant avec
inquiétude autour de lui.

- De sorte qu’il m’a dit, ce pauvre M. Maillard: «Va chercher
M. le coadjuteur, Friquet, et si tu me l’amènes, je te fais mon
héritier.» Dites donc, père Bazin, l’héritier de M. Maillard, le
donneur d’eau bénite à Saint-Eustache! hein! je n’ai plus qu’à me
croiser les bras! C’est égal, je voudrais bien lui rendre ce
service-là, qu’en dites-vous?

- Je vais prévenir M. le coadjuteur, dit Bazin.

En effet, il s’approcha respectueusement et lentement du prélat,
lui dit à l’oreille quelques mots, auxquels celui-ci répondit par
un signe affirmatif, et revenant du même pas qu’il était allé:

- Va dire au moribond qu’il prenne patience, Monseigneur sera
chez lui dans une heure.

- Bon, dit Friquet, voilà ma fortune faite.

- À propos, dit Bazin, où s’est-il fait porter?

- À la tour Saint-Jacques-la-Boucherie.

Et, enchanté du succès de son ambassade, Friquet, sans quitter son
costume d’enfant de choeur, qui d’ailleurs lui donnait une plus
grande facilité de parcours, sortit de la basilique et prit, avec
toute la rapidité dont il était capable, la route de la tour
Saint-Jacques-la-Boucherie.

En effet, aussitôt le _Te Deum_ achevé, le coadjuteur, comme il
l’avait promis, et sans même quitter ses habits sacerdotaux,
s’achemina à son tour vers la vieille tour qu’il connaissait si
bien.

Il arrivait à temps. Quoique plus bas de moment en moment, le
blessé n’était pas encore mort.

On lui ouvrit la porte de la pièce où agonisait le mendiant.

Un instant après Friquet sortit en tenant à la main un gros sac de
cuir qu’il ouvrit aussitôt qu’il fut hors de la chambre, et qu’à
son grand étonnement il trouva plein d’or.

Le mendiant lui avait tenu parole et l’avait fait son héritier.

- Ah! mère Nanette, s’écria Friquet suffoqué, ah! mère Nanette!

Il n’en put dire davantage; mais la force qui lui manquait pour
parler lui resta pour agir. Il prit vers la rue une course
désespérée, et, comme le Grec de Marathon tombant sur la place
d’Athènes son laurier à la main, Friquet arriva sur le seuil du
conseiller Broussel, et tomba en arrivant, éparpillant sur le
parquet les louis qui dégorgeaient de son sac.

La mère Nanette commença par ramasser les louis, et ensuite
ramassa Friquet.

Pendant ce temps, le cortège rentrait au Palais-Royal.

- C’est un bien vaillant homme, ma mère, que ce M. d’Artagnan,
dit le jeune roi.

- Oui, mon fils, et qui a rendu de bien grands services à votre
père. Ménagez-le donc pour l’avenir.

Monsieur le capitaine, dit en descendant de voiture le jeune roi à
d’Artagnan, Madame la reine me charge de vous inviter à dîner pour
aujourd’hui, vous et votre ami le baron du Vallon.

C’était un grand honneur pour d’Artagnan et pour Porthos; aussi
Porthos était-il transporté. Cependant, pendant toute la durée du
repas, le digne gentilhomme parut tout préoccupé.

- Mais qu’aviez-vous donc, baron? lui dit d’Artagnan en
descendant l’escalier du Palais-Royal; vous aviez l’air tout
soucieux pendant le dîner.

- Je cherchais, dit Porthos, à me rappeler où j’ai vu ce mendiant
que je dois avoir tué.

- Et vous ne pouvez en venir à bout?

- Non.

- Eh bien! cherchez, mon ami, cherchez; quand vous l’aurez
trouvé, vous me le direz, n’est-ce pas?

- Pardieu! fit Porthos.


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