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 Louis Fréchette (1839-1908) À sa majesté Victoria lère

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MessageSujet: Louis Fréchette (1839-1908) À sa majesté Victoria lère   Ven 19 Avr - 18:21

À sa majesté Victoria lère

À l'occasion du 60ème anniversaire de son couronnement.

Sonnez, clairons! sonnez, buccins! sonnez, fanfares!
Flèches, dômes et tours, flambez comme des phares!
Bronze des carillons, tonnerres des créneaux,
Que votre voix réponde aux clameurs délirantes;
Et que cent millions de poitrines vibrantes
Mêlent un long vivat aux chants nationaux!

Qu'on festonne les murs! qu'on pavoise les rues!
Que partout, au dessus des foules accourues,
Flotte un vol d'étendards sous le ciel radieux!
Qu'un essaim de drapeaux couronne tous les faîtes:
C'est le roi des grands jours, c'est la fête des fêtes,
L'anniversaire auguste, éclatant et joyeux!

Que va-t-on célébrer?... Quelque nom de victoire
Inscrit en lettres d'or au fronton de l'Histoire?
Quelque héros fameux par le glaive et le sang?
Quelque dompteur de rois, fier gagnant de batailles,
Colosse aux seins d'acier dont les plus hautes tailles
N'atteignent point le torse orgueilleux et puissant?

Est-ce au moins quelque État, nation souveraine,
Qui fête son triomphe en quelque molle arène
Où sa gloire a conquis quelque immense renom,
Ou laissé sur ses pas quelque immortelle trace?
D'un pays tout entier ou de toute une race
Est-ce l'apothéose éblouissante?... Non!

Non ce n'est pas non plus, aux murs du Colysée,
La rivale traînant sa rivale écrasée;
Point de tombe à genoux sur le bord du chemin
Pour voir un favori du canon et du sabre,
Éperonnant les flancs d'un cheval qui se cabre,
Passer l'éclair au front et la foudre à la main!

Non! silence aux accents des rouges épopées!
Aux cris victorieux comme au choc des épées!
Point d'outrage aux vaincus sous les yeux de leurs fils!
Point de morgue insensé agitant fer et flammes
Au grand soleil, pour mieux aviver dans les âmes
Les tragiques rancoeurs des éternels défis!

Non! c'est l'ovation clémente et magnifique;
C'est le couronnement sublime et pacifique
De tout ce que la gloire a de moins offensant;
Le coeur tout débordant d'émotion suprême,
C'est plus qu'un peuple entier, c'est l'humanité même
Qui pousse vers le ciel un cri reconnaissant.

Hommes de l'avenir, cette fête est la vôtre;
Car sous tous les climats, d'un hémisphère à l'autre,
C'est l'hymen du Progrès et de la Liberté;
Sous la même bannière, alliances bénies
C'est l'immense hosanna de vingt races unies
Dans un pacte d'amour et de fraternité!
* * *
Ô Reine! soixante ans ont passé sur le monde
Depuis l'heure où, fidèle aux antiques serments,
Le voeu d'un peuple altier mit sur ta tête blonde
Le vieux bandeau royal des vieux césars normands.

Tu sortais de l'enfance, et l'existence encore
N'avait été pour toi qu'un matin triomphant;
C'était cruellement assombrir ton aurore;
C'était d'un poids bien lourd charger ton front d'enfant.

Le sceptre va trembler entre tes mains débiles:
Ton épaule ploiera sous ce fardeau de roi;
L'aveugle populaire, aux instincts si mobiles,
Courbera-t-il longtemps son orgueil devant toi?

La Révolte, semblable au levain qui fermente
Remue en Amérique et gronde en Orient;
Ne va-t-il pas sombrer, vaincu par la tourmente,
Ce trône où ta beauté commande en souriant?

Mais non! À ton aspect la Révolte désarme;
Toute haine se fond à ta sérénité;
Devant la douce enfant dont il subit le charme,
Le vieux lion s'apaise et se couche dompté.

Et soixante ans, on vit, au milieu des désastres
De ce grand siècle en proie à tant de vents divers,
L'étoile d'Albion grandir parmi les astres,
Et ses rayonnements éblouir l'univers.

Sur les flots déchaînés, solide comme l'Arche,
La noble nef, cinglant au milieu des hourras,
Vogua, sans qu'un revers vint ralentir sa marche,
Vers les sommets féconds des nouveaux ararats.

Voyage solennel! sublime traversée!
Jamais on n'avait vu, sur plus vaste chemin,
Plus ostensiblement, la divine pensée
Vers des destins plus hauts guider l'esprit humain.

Jamais on n'avait vu, malgré tous les présages,
Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent,
Sous un même drapeau flottant au vent des âges,
Semblable impulsion vers le noble et le grand.

Ce fut un cycle d'or, de calme et de lumières,
A l'appel du Génie aux multiples aspects,
On vit même au foyer des plus humbles chaumières,
Naître une ère d'espoir, de justice et de paix.

La vierge Liberté chanta toute sa gamme.
Et le monde, de l'un jusqu'à l'autre océan,
Regardait, étonné, cet empire géant
Agenouillé devant le sceptre d'une femme!
* * *
Ce sceptre, il nous fut doux; ton joug nous fut léger,
Ô Reine! On voit souvent la masse s'insurger
Contre le pouvoir qui l'oppresse;
Mais qui pourrait frapper le bras qui le défend?
D'un mouvement ingrat, qui vit jamais l'enfant
Mordre la main qui le caresse!

Pour le peuple, en effet, une aurore avait lui.
Tu dis: Le souverain, ce n'est pas moi, c'est lui!
Et pour maintenir l'équilibre,
Tu mis dans le plateau le livre de la Loi,
Sachant qu'on n'est jamais grande reine ou grand roi
Qu'en régnant sur un pays libre.
Oui, durant soixante ans, le despotisme ancien
Devant ton sceptre d'or dut abaisser le sien,
En rebroussant sa marche oblique;
Et l'Histoire dira, dans l'avenir des temps :
- Ce règne glorieux, qui dura soixante ans,
Fut soixante ans de république!

Du vieux code il a su briser le cadre étroit;
De nos jours, grâce à lui, sur le terrain du droit,
Plus d'inégalité factice!
L'odieux privilège, autrefois acclamé,
S'incline maintenant, à jamais désarmé,
Devant l'éternelle Justice.

O généreux essor vers l'immense horizon!
Pour le coeur et l'esprit, pour l'âme et la raison,
Ce règne est une délivrance;
C'est l'aube avant-coureur des grands soleils levants,
L'Ange des jours futurs qui sonne aux quatre vents
La diane de l'espérance.

Or notre siècle heureux te devra ce progrès,
Ô souveraine, qui, sans efforts ni regrets,
Dédaigna les vains bruits qu'on prône,
Et qui, femme sans tache ou fière Majesté,
Des vertus de la plèbe ornant la royauté,
Sus démocratiser le trône.

Ô reine! je n'ai pas, maladroit courtisan,
La strophe adulatrice et le vers séduisant
Qu'il faut, dit-on, pour plaire aux têtes couronnées.
On pourrait remonter le cours de mes années,
Sans trouver sous ma plume, au parler toujours franc,
Un mot de flatterie à l'adresse d'un grand.
Au contraire, invoquant l'inexorable Histoire,

J'ai souvent dirigé ma verve imprécatoire
Contre les oppresseurs dont la perversité
Fit durant si longtemps pleurer l'humanité
Saignante sous l'effort de ses révoltes vaines.
En outre, par le sang qui coule dans mes veines,
Par la religion du passé, j'appartiens
A de chers souvenirs qui ne sont pas les tiens.
Ton drapeau, fier symbole à qui je rends hommage,
Ce drapeau, dont l'éclat reflète aux yeux l'image
Du soleil qui pour lui ne se couche jamais,
Ce drapeau de ta race, et le mien désormais,
Il me fut imposé dans un jour de défaite;
Et quand je le bénis, quand les miens lui font fête,
Je ne sais quelle voix me crie au fond du coeur :
« Passe outre! ce drapeau, c'est celui du vainqueur! »
Eh bien, quand, malgré tout, d'un oeil pensif je sonde
Tout ce que ton exemple a fait de par le monde
Pour la démocratie et pour la liberté,
Sans renier en rien ma foi ni ma fierté,
À toi qui présidas à cette ère sereine,
Je sens pouvoir t'offrir, bien sincère, ô ma Reine!
Avec ma loyauté de sujet-citoyen,
L'hommage du Français et du républicain!

Sonnez, clairons! sonnez, buccins! sonnez, fanfares!
Flèches, dômes et tours, flambez comme des phares!
Qu'on jonche les chemins de fleurs et d'ever-green!
Qu'un hymne saint réponde aux salves délirantes;
Et que cent millions de poitrines vibrantes
À tous les vents du ciel chantent: God sav' the Queen!
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Louis Fréchette (1839-1908) À sa majesté Victoria lère
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