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 Louis Fréchette (1839-1908) II À Jeanne

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MessageSujet: Louis Fréchette (1839-1908) II À Jeanne   Ven 19 Avr - 20:33

II À Jeanne



Près de toi, ce matin, Jeanne, chacun s'empresse;
On te choie, on t'embrasse; et ceux que tu chéris,
Pour te manifester leur joie et leur tendresse,
Ne peuvent pas trouver de mots assez fleuris.

Dès l'aurore, on t'a mise en belle robe blanche;
Tu devrais te sentir radieuse; et pourtant
Ton front si doux, si pur, ainsi qu'un lys qui penche,
S'incline tout rêveur sous son voile flottant.

Je comprends : aujourd'hui les choses de la terre
Ne sauraient captiver ton oreille ou tes yeux;
Tremblant et recueilli devant le grand mystère,
Ton coeur se ferme au monde et s'ouvre pour les cieux.

Ah! c'est que, tout à l'heure, à la lueur des cierges,
Au parfum de l'encens, au bruit des saintes voix,
Tu vas rompre le pain des anges et des vierges,
Et recevoir ton Dieu pour la première fois!

Ton Dieu, le Dieu de tous, le Tout-Puissant, le Maître
Devant qui le ciel même hésite épouvanté,
Le Roi, le Saint des saints!... Et ton cher petit être
S'émeut d'effroi devant l'auguste majesté.
Tu frémis en songeant que l'arbitre du monde,
Que le souverain Chef qui commande en vainqueur
Aux étoiles des cieux comme aux gouffres de l'onde,
Jeanne, dans un instant, va descendre en ton coeur.

Dieu, pour toi, c'est Celui qui d'un mot peut dissoudre
Et plonger au néant des milliers d'univers;
C'est le mont Sinaï tout couronné de foudre;
C'est le grand Juge au seuil des firmaments ouverts.

Enfant, détrompe-toi! Ne tremble pas, espère!
Dieu n'est pas seulement le puissant créateur;
S'il est le souverain, il est aussi le père;
Plus encor que le Maître, il est le bon Pasteur.

Il s'éprend de pitié devant sa créature;
Les humbles sous son aile ont toujours un abri;
C'est la grande bonté planant sur la nature,
L'universel amour sur son oeuvre attendri!

Pour son immensité tu n'es pas trop petite;
Bergers et potentats à ses yeux sont pareils;
S'il créa l'astre, il fit aussi la clématite;
Le brin d'herbe pour lui vaut le roi des soleils.

Il a fait le printemps, la lumière, les roses,
Le vol de l'hirondelle et le chant du bouvreuil;
Et c'est lui qui, charmante entre toutes ces choses,
Fait luire en ce moment cette larme à ton oeil.
Rassure-toi; Jésus est un Dieu doux et tendre;
Il aime à se pencher sur tous les coeurs fervents;
Et puis, n'a-t-il pas dit - heureux qui sait l'entendre!
- Laissez venir à moi tous les petits enfants?

À genoux! ne crains rien, souris : la faute d'Ève,
Pour ta sainte candeur Dieu l'efface aujourd'hui;
Car la communion, c'est un coin qu'il soulève
Du voile qu'elle a mis entre la terre et lui.

Et quand il touchera ta lèvre diaphane,
Que tu t'épancheras dans son doux entretien,
Prie un peu pour celui qui voudrait bien, ô Jeanne,
L'aimer avec un coeur aussi pur que le tien!
La forêt canadienne
C'est l'automne. Le vent balance
Les ramilles, et par moments
Interrompt le profond silence
Qui plane sur les bois dormants.

Des flaques de lumière douce,
Tombant des feuillages touffus,
Dorent les lichens et la mousse
Qui croissent au pied des grands fûts.

De temps en temps, sur le rivage,
Dans l'anse où va boire le daim,
Un écho s'éveille soudain
Au cri de quelque oiseau sauvage.

La mare sombre aux reflets clairs,
Dont on redoute les approches,
Caresse vaguement les roches
De ses métalliques éclairs.

Et sur le sol, la fleur et l'herbe,
Sur les arbres, sur les roseaux,
Sur la croupe du mont superbe,
Comme sur l'aile des oiseaux.
Sur les ondes, sur la feuillée,
Brille d'un éclat qui s'éteint
Une atmosphère ensoleillée : -
C'est l'Été de la Saint-Martin;

L'époque où les feuilles jaunies
Qui se parent d'un reflet d'or,
Émaillent la forêt qui dort
De leurs nuances infinies.

Ô fauves parfums des forêts!
Ô mystère des solitudes!
Qu'il fait bon, loin des multitudes,
Rechercher vos calmes attraits!

Ouvrez-moi vos retraites fraîches!
À moi votre dôme vermeil,
Que transpercent comme des flèches
Les tièdes rayons du soleil!

Je veux, dans vos sombres allées,
Sous vos grands arbres chevelus,
Songer aux choses envolées
Sur l'aile des temps révolus.

Rêveur ému, sous votre ombrage,
Oui, je veux souvent revenir,
Pour évoquer le souvenir
Et le fantôme d'un autre âge.
J'irai de mes yeux éblouis,
Relire votre fier poème,
Ô mes belles forêts que j'aime!
Vastes forêts de mon pays!

Oui, j'irai voir si les vieux hêtres
Savent ce que sont devenus
Leurs rois d'alors, vos anciens maîtres,
Les guerriers rouges aux flancs nus.

Vos troncs secs, vos buissons sans nombre
Me diront s'ils n'ont pas jadis
Souvent vu ramper dans leur ombre
L'ombre de farouches bandits.

J'interrogerai la ravine,
Où semble se dresser encor
Le tragique et sombre décor
Des sombres drames qu'on devine.

La grotte aux humides parois
Me dira les sanglants mystères
De ces peuplades solitaires
Qui s'y blottirent autrefois.

Je saurai des pins centenaires,
Que la tempête a fait ployer,
Le nom des tribus sanguinaires
Dont ils abritaient le foyer.
J'irai, sur le bord des cascades,
Demander aux rochers ombreux
A quelles noires embuscades
Servirent leurs flancs ténébreux.
Je chercherai, dans les savanes,
La piste des grands élans roux
Que l'Iroquois, rival des loups,
Chassait jadis en caravanes.

Enfin, quelque biche aux abois,
Dans mon rêve où le tableau change,
Fera surgir le type étrange
De nos hardis coureurs des bois.

Et... brise, écho, feuilles légères,
Souples rameaux, fourrés secrets,
Oiseaux chanteurs, molles fougères
Qui bordez les sentiers discrets.

Bouleaux, sapins, chênes énormes,
Débris caducs d'arbres géants,
Rocs moussus aux masses difformes,
Profondeurs des antres béants.

Sommets que le vent décapite,
Gorge aux imposantes rumeurs,
Cataracte aux sourdes clameurs :
Tout ce qui dort, chante ou palpite...
Dans ses souvenirs glorieux
La forêt entière drapée,
Me dira l'immense épopée
De son passé mystérieux.

Mais, quand mon oreille attentive
De tous ces bruits s'enivrevra,
Tout près de moi retentira...
Un sifflet de locomotive!
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Louis Fréchette (1839-1908) II À Jeanne
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