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 Louis Fréchette (1839-1908) Préface

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MessageSujet: Louis Fréchette (1839-1908) Préface   Sam 20 Avr - 12:07

Préface

Le 5 août 1880, dans une séance publique, M. Camille Doucet,
parlant au nom de l'Académie, proclamait, aux applaudissements de
tous, le nom d'un poète canadien devenu, ce jour-là, lauréat de
l'Académie française. Je me souviens encore de la curiosité éveillée dans
l'auditoire tandis que le très éloquent secrétaire perpétuel racontait le
passé du poète dont on couronnait les Poésies Canadiennes : -
canadiennes, c'est-à-dire françaises. « Jeune encore, disait M. Camille
Doucet, M. Louis Fréchette, tour à tour avocat et journaliste, eut en
dernier lieu, pendant cinq ans, l'honneur de représenter le comté et la
ville de Lévis au Parlement fédéral. Il n'appartient plus aujourd'hui qu'à
la littérature, et, pendant que ses vers nous apprenaient à le connaître, un
grand drame de sa composition obtenait un succès retentissant sur le
théâtre français de Montréal. C'est en français, messieurs, qu'on parle et
qu'on pense dans ce pays jadis français que nous aimons et qui nous
aime. »
Et les regards cherchaient dans l'assemblée le poète dont parlait le
rapporteur : « Est-il là, M. Fréchette? Comment est-il? Pouvez-vous me
le montrer? » M. Fréchette était là, en effet, mais caché, modestement
dissimulé dans la foule et savourant délicieusement la joie de cette
acclamation publique. Presque au lendemain de cette journée où la
récompense de l'Académie l'avait signalé à l'attention des lettrés (nous
connaissions ses vers avant ce succès officiel), M. Fréchette quittait
Paris, malade, et comme redoutant de ne plus revoir les siens au foyer de
famille.
Il est resté sept ans sans revenir en France, et il nous arrive
aujourd'hui, apportant, du pays qui l'a vu naître, un nouveau livre à la

gloire de ses aïeux. La Légende d'un Peuple! Quel plus beau titre et
quelle plus noble idée! Ce peuple canadien, dont le sang est le nôtre, le
voici qui nous déroule, par la voix inspirée d'un de ses fils, les gloires,
les sacrifices, les douleurs, les espérances de son histoire.

O notre histoire, écrin de perles ignorées!

dit admirablement M. Fréchette.
Et cet écrin, dont voici des joyaux historiques, c'est aussi notre
histoire à nous, Français; oui, c'est l'histoire de nos pères morts, la
richesse morale de nos frères vivants. La Légende d'un Peuple, c'est la
légende de cette terre qui porta pour nom la Nouvelle France et qui l'a
gardé, ce nom, comme un titre de fierté. Et, de Colomb à Riel, M. Louis
Fréchette recueille pierre à pierre le collier des souvenirs. Après avoir
évoqué les solitudes des jours préhistoriques, il suit d'un coeur ardent,
sur leur navire, les compagnons de Jacques Cartier, dans la marche de
cet esquif dont on regarde avec piété les reliques à demi pourries dans
une salle du musée de Saint-Malo; il assiste, avec son imagination de
poète, à la première moisson de la terre vierge, à l'éclosion de Montréal,
puis aux luttes longues, incessantes, acharnées, entre l'Anglais et les
colons de France, à cette guerre tenace et superbe où nos soldats
abandonnés disputent aux régiments de la Grande-Bretagne ce pays
découvert par les matelots malouins et où la France avait planté son épée
à côté de la croix.

Quelle guerre! Et comme la France d'alors l'ignore! D'Argenson
nous a tracé le tableau cruel de cette cour où la Pompadour pérore et
picore, tandis que le roi dit - avec Voltaire, hélas! - qu'on n'a guère à se
soucier de quelques arpents de neige. On meurt cependant, là-bas, sur
cette neige rougie. On y tombe bravement, élégamment, à la française.
Nos soldats y vont au rempart en sortant d'un bal, et si les officiers

portent des manchettes, c'est pour mieux étancher le sang de leurs
blessures.
Tout dans cette lutte est épique. Les deux chefs d'armée expirent le
même jour, sur le même champ de bataille, et, tandis que les Anglais
s'empressent autour du général Wolfe mortellement frappé, Montcalm
rentre à Québec, pâle et déjà mourant sur son cheval; et les femmes, en
le voyant passer, livide, ensanglanté, disent en se signant : « Grand
Dieu! le Marquis est mort!... » le marquis qu'on enterrera bientôt dans le
trou creusé par une bombe anglaise. Chose plus inconnue : au siège de
Québec, l'épée de La Pérouse a pu rencontrer celle du capitaine Cook.
Ces deux artisans de civilisation se combattirent, et la destinée les
rapprocha dans le péril comme elle devait les faire se ressembler dans la
mort.
On connaît la fin de l'aventure : le Canada perdu, le duc de Lévis
arrachant une fois encore, dans les plaines d'Abraham, la victoire aux
généraux anglais, puis tout un peuple livré à la conquête :

Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers,
Ferma son aile blanche et repassa les mers!...

C'est cette légende, cette épopée que raconte en beaux vers, vibrants
et sincères, le poète canadien Louis Fréchette. Je ne doute pas de
l'accueil que réserve à ce livre le public français. Voilà certes un volume
de poésie d'une valeur toute spéciale. C'est une page d'histoire qui est
en même temps une oeuvre inspirée. Très érudit, connaissant notre
langue comme un Français lettré du temps de Louis XIV, et nourri, en
outre, des lyriques du XIXe siècle, M. Fréchette est un indépendant,
c'est-à-dire qu'il osera volontiers, qu'il risquera tel hiatus ou telle rime
voulue pour donner plus d'accent à un vers ou plus d'harmonie à une

rime. Il tient à séduire l'oreille avant les yeux, et fera, par exemple, rimer
d'où avec doux. Il écrira ce vers :

On entendit partout ce cri : « À Notre-Dame! »

quand il lui serait très facile de mettre ces cris; c'est que
volontairement il cherche le mouvement, la vie, et ne s'astreint pas
servilement à la règle, quand il croit que d'une émancipation quelconque
doit résulter une beauté. Et en cela encore il est du libre pays qui fut une
autre France.
Qui fut! disons : qui est. Aux jours de la Saint-Jean, lorsqu'au soleil
des fêtes nationales, dans son étui de soie, passe le vieux drapeau, le
drapeau de Montcalm à la bataille de Carillon, le drapeau fleurdelisé
troué de balles, le coeur des Canadiens bat au nom de la France. C'est la
France encore que les Canadiens évoquent dans la vieille chanson
saintongeoise, Claire Fontaine, qui est leur air national :

Au bord d'une fontaine,
Je me suis reposé!...

Lorsqu'ils parlent de notre patrie à un étranger qui débarque, ils
disent : « Vous venez de chez nous? » Le temps passé, le temps de la
France, c'est pour eux le temps du temps de nos gens. Dans leurs
cérémonies publiques on voit flotter par les airs cent drapeaux tricolores
pour un étendard anglais, et quand, en 1870, sonna l'heure de la défaite,
chaque malheur de la patrie était marqué, là-bas, par un plus grand
nombre de volontaires qui demandaient à s'embarquer pour venir
défendre la France, notre France et leur France!
Car elle continue, la Légende du Peuple que nous chante M. Louis
Fréchette. Elle a trouvé au Canada son poète inspiré, elle trouvera ici son

historien. Toute une littérature française germe et grandit par delà les
mers, et je suis des yeux plus d'un ami qui nous envoie, en bon français,
des maîtres livres.
La Légende d'un Peuple est un de ces livres-là.
Ce noble volume n'est pas un banal recueil de vers qui se fane en une
saison; ce livre est de ceux qui ajoutent une ligne, un chapitre à une
histoire littéraire.
M. Louis Fréchette ne me pardonnerait pas de le comparer à Victor
Hugo; mais sa dédicace pourtant, à la mère patrie, m'a fait songer à
l'envoi du poète exilé :

Livre, qu 'un vent t'emporte
En France où je suis né...

C'est en France où sont nés ses ancêtres, et c'est à la France dont il
enseigne le nom vénéré à son fils, que le poète canadien apporte son
volume de vers. Tous ceux qui aiment les hauts sentiments, les accents
fiers, les beaux vers et les grands souvenirs lui diront : Merci.
Et il m'a semblé, en lisant cette Légende d'un Peuple, non pas
respirer une gerbe de plantes exotiques, mais aspirer le parfum de fleurs
des champs, de nos champs français, cultivées là-bas dans quelque
arpent de neige, dans la terre canadienne, la terre fraternelle, où, si nous
n'avions plus de patrie, nous retrouverions encore la patrie, comme les
bras d'une aïeule en cheveux blancs rendent parfois à l'orphelin les
caresses de la mère.

Mais quoi! la France est là, vivante, renaissante, militante, et le
battement de son coeur a son écho jusqu'au pays d'où revient M. Louis
Fréchette, pour nous consoler et pour nous charmer.
Jules Claretie (1840-1913)
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Louis Fréchette (1839-1908) Préface
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