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 Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:03

L’Ame De La Maison.

I
Lorsque je suis seul, et que je n’ai rien à faire, ce qui
m’arrive souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise
les bras ; puis, les yeux au plafond, je passe ma vie en
revue.
Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la
palette, trace, à grands traits et à larges touches, une
suite de tableaux diaprés des couleurs les plus
étincelantes et les plus diverses ; car, bien que mon
existence extérieure ait été presque nulle, au dedans j’ai
beaucoup vécu.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont
les derniers plans, la bande qui bleuit et touche à
l’horizon, les lointains ébauchés dans la vapeur, vague
comme le souvenir d’un rêve, doux à l’oeil et au coeur.
Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la
beauté d’une matinée d’avril, vierge de corps et d’âme,
souriant à la vie comme à une bonne chose. Hélas !
mon regard s’arrête complaisamment à cette
représentation de mon moi d’alors, qui n’est plus mon
moi d’aujourd’hui ! J’éprouve, en me voyant, une
espèce d’hésitation ; comme lorsqu’on rencontre par
hasard un ami ou un parent, après une si longue absence
qu’on a eu le temps d’oublier ses traits, j’ai quelquefois
toutes les peines du monde à me reconnaître. À dire
vrai, je ne me ressemble guère.
Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête !
Ma physionomie physique et morale est totalement
changée.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

Au souffle glacial du prosaïsme, j’ai perdu une à
une toutes mes illusions ; elles sont tombées de mon
âme, comme les fleurs de l’amandier par une bise
froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs
pieds de fange ; ma pensée adolescente, touchée et
polluée par leurs mains grossières, n’a rien conservé de
sa fraîcheur et de sa pureté primitives ; sa fleur, son
velouté, son éclat, tout a disparu ; comme l’aile de
papillon qui laisse aux doigts une poussière d’or, d’azur
et de carmin, elle a laissé son principe odorant sur
l’index et le pouce de ceux qui voulaient la saisir dans
son vol de sylphide.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps
s’en est allée aussi ; mes joues, rebondies et roses
comme des pommes, se sont profondément creusées ;
ma bouche, qui riait toujours, et que l’on eût prise pour
un coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue
horizontale et pâle ; mon profil se dessine en méplats
fortement accusés ; une ride précoce commence à se
dessiner sur mon front ; mes yeux n’ont plus cette
humidité limpide qui les faisait briller comme deux
sources où le soleil donne ; les veilles, les chagrins les
ont fatigués et rougis, leur orbite s’est cavée, de sorte
qu’on peut déjà comprendre les os sous la chair, c’est-à-
dire le cadavre sous l’homme, le néant sous la vie.
Oh ! s’il m’était donné de revenir sur moi-même !
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

Mais ce qui est fait est fait, n’y pensons plus.
Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache
nettement, de même qu’au bout d’une plaine uniforme,
un bouquet de bois, une flèche d’église dorée par le
couchant.
C’est le prieuré de mon oncle le chanoine ; je le vois
encore d’ici, au revers de la colline, entre les grands
châtaigniers, à deux pas de la chapelle de Saint-
Caribert.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

Il me semble être en ce moment dans la cuisine ; je
reconnais le plafond rayé de solives de chêne noircies
par la fumée ; la lourde table aux pieds massifs ; la
fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent passer
qu’un demi-jour vague et mystérieux, digne d’un
intérieur de Rembrandt ; les tablettes disposées par
étages qui soutiennent une grande quantité d’ustensiles
de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les unes
fondues dans l’ombre, les autres se détachant du fond,
une paillette saillante sur la partie lumineuse et des
reflets sur le bord ; rien n’est changé ! Les assiettes, les
plats d’étain, clairs comme de l’argent ; les pots de
faïence à fleurs ; les bouteilles à large ventre ; les fioles
grêles à goulot allongé, ainsi qu’on les trouve dans les
tableaux de vieux maîtres flamands ; tout est à la même
place, le petit détail est minutieusement conservé.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

À
l’angle du mur, irisée par un rayon de soleil, j’aperçois
la toile de l’araignée à qui, tout enfant, je donnais des
mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil
grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte
condamnée où le plâtre est plus blanc. Le feu brille
dans la cheminée ; la fumée monte en tourbillonnant le
long de la plaque armoriée aux armes de France ; des
gerbes d’étincelles s’échappent des tisons qui craquent ;
la fine poularde, préparée pour le dîner de mon oncle,
tourne lentement devant la flamme. J’entends le tic tac
du tourne-broche, le pétillement des charbons, et le
grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte
dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc
retroussé sur la hanche, l’arrose de temps en temps avec
une cuiller de bois et veille sur elle comme une mère
sur sa fille.
Et la porte du jardin s’ouvre. Jacobus Pragmater, le
maître d’école, entre à pas mesurés, tenant d’une main
un bâton de houx, et de l’autre la petite Maria, qui rit et
chante...
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:04

Pauvre enfant ! en écrivant ton nom, une larme
tremble au bout de mes cils humides. Mon coeur se
serre.
Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne
créature ! tu le mérites, car tu m’aimais bien, et, depuis
que tu ne m’accompagnes plus dans la vie, il me semble
qu’il n’y a rien autour de moi.
L’herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es
morte là-bas, et personne n’y est allé : pas même moi,
que tu préférais à tout autre, et que tu appelais ton petit
mari.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:05


Pardonne, ô Maria ! je n’ai pu, jusqu’à présent, faire
ce voyage ; mais j’irai, je chercherai la place ; pour la
découvrir, j’interrogerai les inscriptions de toutes les
croix, et quand je l’aurai trouvée, je me mettrai à
genoux, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que
ton ombre soit consolée ; je jetterai, sur la pierre, verte
de mousse, tant de guirlandes blanches et de fleurs
d’oranger, que ta fosse semblera une corbeille de
mariage.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I    Sam 27 Juil - 23:05

Hélas ! la vie est faite ainsi. C’est un chemin âpre et
montueux : avant que d’être au but, beaucoup se
lassent ; les pieds endoloris et sanglants, beaucoup
s’asseyent sur le bord d’un fossé, et ferment leurs yeux
pour ne plus les rouvrir. À mesure que l’on marche, le
cortège diminue : l’on était parti vingt, on arrive seul à
cette dernière hôtellerie de l’homme, le cercueil ; car il
n’est pas donné à tous de mourir jeunes... et tu n’es pas,
ô Maria, la seule perte que j’aie à déplorer.
Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte ; ils
reposent oubliés au fond d’un cimetière de campagne.
Tom, le chat favori de Berthe, n’a pas survécu à sa
maîtresse : il est mort de douleur sur la chaise vide où
elle s’asseyait pour filer, et personne ne l’a enterré, car
qui s’intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus
Pragmater et la vieille Berthe ?
Moi seul, je suis resté pour me souvenir d’eux et
écrire leur histoire, afin que la mémoire ne s’en perde
pas.
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Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. I
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