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 Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:10

IV
Plusieurs jours s’écoulèrent tristement ; mais rien
d’extraordinaire n’était venu réaliser les appréhensions
de Berthe.

Elle s’attendait à quelque catastrophe : le mal fait à
un grillon porte toujours malheur.
-Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu’il nous
arrivera quelque chose à quoi nous ne nous attendons
pas.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:10

Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre
venant de loin, toute constellée de timbres, toute noire à
force d’avoir roulé. Cette lettre lui annonçait que la
maison du banquier T***, sur laquelle son argent était
placé, venait de faire banqueroute, et était dans
l’impossibilité de solder ses créanciers.
Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que
sa modique prébende.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:10


Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se
faisait, à part lui, de cruels reproches. Berthe pleurait,
tout en filant avec une activité triple pour aider en
quelque chose.

Le grillon, malade ou irrité, n’avait pas fait entendre
sa voix depuis la soirée fatale. Le tournebroche avait
inutilement essayé de lier conversation avec lui, il
restait muet au fond de son trou.
La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de
fortune. Elle fut réduite à une simplicité évangélique.
Adieu les poulardes blondes, si appétissantes dans leur
lit de cresson, la fine perdrix au corset de lard, la truite
à la robe de nacre semée d’étoiles rouges ! Adieu, les
mille gourmandises dont les religieuses et les
gouvernantes des prêtres connaissent seules le secret !
Le bouilli filandreux avec sa couronne de persil, les
choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus
de fromage, composaient le modeste dîner de mon
oncle.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:10

Le coeur saignait à Berthe quand il lui fallait servir
ces plats simples et grossiers ; elle les posait
dédaigneusement sur le bord de la table, et en
détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les
apprêter, comme un artiste de haut talent qui fait une
enseigne pour dîner. La cuisine, jadis si gaie et si
vivante, avait un air de tristesse et de mélancolie.
Le brave Tom lui-même semblait comprendre le
malheur qui était arrivé : il restait des journées entières
assis sur son derrière, sans se permettre la moindre
gambade ; le coucou retenait sa voix d’argent et sonnait
bien bas ; les casseroles, inoccupées, avaient l’air de
s’ennuyer à périr ; le gril étendait ses bras noirs comme
un grand désoeuvré ; les cafetières ne venaient plus
faire la causette auprès du feu : la flamme était toute
pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au
long de la plaque.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:10

Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir
à bout de vaincre son chagrin. Ce beau vieillard, si gras,
si vermeil, si épanoui, avec ses trois mentons et son
mollet encore ferme ; ce gai convive qui chantait après
boire la petite chanson, vous ne l’auriez certainement
pas reconnu.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:11

Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans.
Il n’avait plus de goût à rien. Les livres qui lui faisaient
le plus de plaisir dormaient oubliés sur les rayons de la
bibliothèque. Le magnifique exemplaire (Elzévir) des
Confessions de saint Augustin, exemplaire auquel il
tenait tant et qu’il montrait avec orgueil aux curés des
environs, n’était pas remué plus souvent que les autres ;
une araignée avait eu le temps de tisser sa toile sur son
dos.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:11

Il restait des journées entières dans son fauteuil de
tapisserie à regarder passer les nuages par les losanges
de sa fenêtre, plongé dans une mer de douloureuses
réflexions ; il songeait avec amertume qu’il ne pourrait
plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux
camarades d’école qui avaient mangé avec lui la maigre
soupe du séminaire, et se réjouir d’être encore si vert et
si gaillard après tant d’anniversaires célébrés ensemble.
Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles
de vin vieux, toutes blanches de poussière, qu’il tenait
sous le sable, au profond de sa cave, et qu’il réservait
pour les grandes occasions ; celles-là bues, il n’y avait
plus d’argent pour en acheter d’autres. Ce qui le
chagrinait surtout, c’était de ne pouvoir continuer ses
aumônes, et de mettre ses pauvres dehors avec un Dieu
vous garde !
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:11



Ce n’était qu’à de rares intervalles qu’il descendait
au jardin ; il ne prenait plus aucun intérêt aux
plantations de Pragmater, et l’on aurait marché sur les
tournesols sans lui faire dire : Ah !

Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher
la tête pour lui dire bonjour, il ne leur rendait pas leur
salut, et la gaieté de la saison semblait même augmenter
sa mélancolie.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:11

Ses affaires ne s’arrangeant pas, il crut que sa
présence serait nécessaire pour les vider entièrement.
Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi
terrible que la découverte de l’Amérique : il le différa
autant qu’il put ; car il n’avait jamais quitté, depuis sa
sortie du séminaire, son village, enfoui au milieu des
bois comme un nid d’oiseau, et il lui en coûtait
beaucoup pour se séparer de son presbytère aux
murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait si
longtemps caché sa vie aux yeux méchants des
hommes.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. IV   Sam 27 Juil - 23:11



En partant, il remit entre les mains de Berthe une
petite bourse assez plate pour subvenir aux besoins de
la maison pendant son absence, et promit de revenir
bientôt.

Il n’y avait là rien que de fort naturel sans doute ;
pourtant nous étions profondément émus, et, je ne sais
pourquoi, il me semblait que nous ne le reverrions plus
et que c’était pour la dernière fois qu’il nous parlait.
Aussi, Maria et moi, nous l’accompagnâmes jusqu’au
pied de la colline, trottant, de toutes nos forces, de
chaque côté de son cheval, pour être plus longtemps
avec lui.
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