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 Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I   Dim 28 Juil - 13:03

La cafetière


J'ai vu sous de sombres voiles

Onze étoiles,

La lune, aussi le soleil,

Me faisant la révérence,

En silence,

Tout le long de mon sommeil.

La vision de Joseph.
I

L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d'atelier,
Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli à passer quelques jours dans une terre au fond
de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de changer
tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions
étaient comme le lit d'un torrent.

Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de terre
grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur
ralentissait tellement nos pas que nous n'arrivâmes au lieu de notre destination
qu'une heure après le coucher du soleil.

Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous faisions
pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous
eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre chambre.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I   Dim 28 Juil - 13:03

La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car
il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.

En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les dessus de
porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés
d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux des glaces
sculptés lourdement.

Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de houppes à
poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs
changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, jonchaient le parquet bien
ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d'écaille ouverte sur la
cheminée était pleine de tabac encore frais.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I   Dim 28 Juil - 13:03

Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son bougeoir sur
la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je l'avoue, je commençai à
trembler comme la feuille. Je me déshabillai promptement, je me couchai, et,
pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me
tournant du côté de la muraille.

Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit s'agitait sous
moi comme une vague, mes paupières se retiraient violemment en arrière. Force me
fut de me retourner et de voir.

Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de sorte
qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les
figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I   Dim 28 Juil - 13:03

C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers
en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc,
tenant une rose à la main.

Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde illumina
la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour de vaines
peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient,
scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres s'ouvraient et se fermaient
comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n'entendais rien que le tic-tac de
la pendule et le sifflement de la bise d'automne.

Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon
front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur froide inonda tout
mon corps.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I   Dim 28 Juil - 13:04

La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps,
et, lorsqu'il fut éteint tout à fait...

Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l'on me
prendrait pour un fou.

Les bougies s'allumèrent toutes seules; le souffler, sans qu'aucun être visible
lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant comme un
vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons
et que la pelle relevait les cendres.

Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et se
dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les tisons.

Quelques instant après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et, agitant
leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la
cheminée.
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Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière I
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