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 Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:04

II

Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à voir était
encore bien plus extraordinaire.

Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à barbe grise,
ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite du vieux sir John
Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands
efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais
étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son pourpoint une
clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour s'assurer si la forure
était bien nette, et il l'appliqua à tous les cadres les uns après les autres.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:04

Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les figures
qu'ils renfermaient.

Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air grave
ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de soie, en
culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces personnages
présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma frayeur, je ne pus
m'empêcher de rire.

Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la table.
Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent
spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles munie d'un morceau de
sucre et d'une petite cuiller d'argent.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:04

Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et
la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie jamais ouïe, car
aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en parlant: ils avaient tous
les yeux fixés sur la pendule.

Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre
l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.

Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de la
pendule, se fit entendre et dit:

- Voici l'heure, il faut danser.

Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement;
alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même voix dit:
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:04

- Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!

J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d'un
côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les
piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là, n'avaient fait aucun geste,
inclinèrent la tête en signe d'adhésion.

Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança des deux
bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.

Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens s'accordaient
mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de danseurs, au bout de
quelques minutes, se mit à pirouetter, comme une toupie d'Allemagne. Les robes
de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons
d'une nature particulière; on aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons.
Le vent qui s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte
qu'elles avaient l'air de cloches en branle.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:04

L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en
jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se haussaient et
se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les joues des piqueurs
étaient enflées comme des ballons, et tout cela formait un déluge de notes et de
trilles si pressés et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées, si
inconcevables, que les démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une
pareille mesure.

Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la
cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jetés
battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant
du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient
beau faire, l'orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:05

La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m'était
échappé: une femme qui ne dansait pas.

Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne paraissait pas
le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour d'elle.

Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes yeux; une
peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond cendré, de longs cils
et des prunelles bleues, si claires et si transparentes, que je voyais son âme à
travers aussi distinctement qu'un caillou au fond d'un ruisseau.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:05

Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait elle. Je
me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger, et je me
dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je
pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux, une de ses mains dans
les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse connue depuis vingt ans.

Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais d'une
oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et, quoique je
fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle personne, les pieds me
brûlaient de danser avec elle.

Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle comprit ce
que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la main que je ne tenais
pas:
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:05

- Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.

Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de m'entendre ainsi
appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. Enfin, l'heure indiquée
sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore dans la chambre et dit:

- Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, mais vous
savez ce qui en résultera.

- N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur.

Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.

- Prestissimo! cria la voix.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:05

Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine, sa
joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave flottait sur ma bouche.

Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs
tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes artères en
torrent de lave, et j'entendais battre mon coeur comme une montre accrochée à
mes oreilles.

Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie ineffable
et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique
l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions besoin de faire aucun effort
pour le suivre.

Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et frappaient de
toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II   Dim 28 Juil - 11:05

Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse
surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule comme si
les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une minute auparavant,
effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que lentement, comme s'ils eussent
été chargés d'une masse de plomb.

- Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.

- Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son mouchoir. Mais,
pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il n'y a plus qu'un fauteuil,
et nous sommes deux.

- Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes genoux.
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Théophile Gautier. (1811-1872) La cafetière II
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