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 Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:50

Le pied de momie

J'étais entré par désoeuvrement chez un de ces marchands de curiosités dits
marchands de bric-à-brac dans l'argot parisien, si parfaitement inintelligible
pour le reste de la France.

Vous avez sans doute jeté l'oeil, à travers le carreau, dans quelques-unes de
ces boutiques devenues si nombreuses depuis qu'il est de mode d'acheter des
meubles anciens, et que le moindre agent de change se croit obligé d'avoir sa
chambre Moyen Age.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:50

C'est quelque chose qui tient à la fois de la boutique du ferrailleur, du
magasin du tapissier, du laboratoire de l'alchimiste et de l'atelier du peintre;
dans ces antres mystérieux où les volets filtrent un prudent demi-jour, ce qu'il
y a de plus notoirement ancien, c'est la poussière; les toiles d'araignées y
sont plus authentiques que les guipures, et le vieux poirier y est plus jeune
que l'acajou arrivé hier d'Amérique.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:50

Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un véritable Capharnaüm; tous
les siècles et tous les pays semblaient s'y être donné rendez-vous; une lampe
étrusque de terre rouge posait sur une armoire de Boule, aux panneaux d'ébène
sévèrement rayés de filaments de cuivre; une duchesse du temps de Louis XV
allongeait nonchalamment ses pieds de biche sous une épaisse table du règne de
Louis XIII, aux lourdes spirales de bois de chêne, aux sculptures entremêlées de
feuillages et de chimères.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:50

Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter dans un coin le ventre rubané
de sa cuirasse; des amours et des nymphes de biscuit, des magots de la Chine,
des cornets de céladon et de craquelé, des tasses de Saxe et de vieux Sèvres
encombraient les étagères et les encoignures.

Sur les tablettes denticulées des dressoirs, rayonnaient d'immenses plats du
Japon, aux dessins rouges et bleus, relevés de hachures d'or, côte à côte avec
des émaux de Bernard Palissy, représentant des couleuvres, des grenouilles et
des lézards en relief.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:51

Des armoires éventrées s'échappaient des cascades de lampas glacé d'argent, des
flots de brocatelle criblée de grains lumineux par un oblique rayon de soleil;
des portraits de toutes les époques souriaient à travers leur vernis jaune dans
des cadres plus ou moins fanés.

Le marchand me suivait avec précaution dans le tortueux passage pratiqué entre
les piles de meubles, abattant de la main l'essor hasardeux des basques de mon
habit, surveillant mes coudes avec l'attention inquiète de l'antiquaire et de
l'usurier.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:51

C'était une singulière figure que celle du marchand: un crâne immense, poli
comme un genou, entouré d'une maigre auréole de cheveux blancs que faisait
ressortir plus vivement le ton saumon-clair de la peau, lui donnait un faux air
de bonhomie patriarcale, corrigée, du reste, par le scintillement de deux petits
yeux jaunes qui tremblotaient dans leur orbite comme deux louis d'or sur du vif-
argent. La courbure du nez avait une silhouette aquiline qui rappelait le type
oriental ou juif. Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs en
saillie comme les cordes d'un manche à violon, onglées de griffes semblables à
celles qui terminent les ailes membraneuses des chauves-souris, avaient un
mouvement d'oscillation sénile, inquiétant à voir; mais ces mains agitées de
tics fiévreux devenaient plus fermes que des tenailles d'acier ou des pinces de
homard dès qu'elles soulevaient quelque objet précieux, une coupe d'onyx, un
verre de Venise ou un plateau de cristal de Bohême; ce vieux drôle avait un air
si profondément rabbinique et cabalistique qu'on l'eût brûlé sur la mine, il y a
trois siècles.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:51

"Ne m'acheterez-vous rien aujourd'hui, monsieur? Voilà un kriss malais dont la
lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures pour égoutter le sang, ces
dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher les entrailles en retirant
le poignard; c'est une arme féroce, d'un beau caractère et qui ferait très bien
dans votre trophée; cette épée à deux mains est très belle, elle est de Josepe
de la Hera, et cette cauchelimarde à coquille fenestrée, quel superbe travail!

- Non, j'ai assez d'armes et d'instruments de carnage; je voudrais une figurine,
un objet quelconque qui pût me servir de serre-papier, car je ne puis souffrir
tous ces bronzes de pacotille que vendent les papetiers, et qu'on retrouve
invariablement sur tous les bureaux."
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:51


Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala devant moi des bronzes
antiques ou soi-disant tels, des morceaux de malachite, de petites idoles
indoues ou chinoises, espèce de poussahs de jade, incarnation de Brahma ou de
Wishnou merveilleusement propre à cet usage, assez peu divin, de tenir en place
des journaux et des lettres.

J'hésitais entre un dragon de porcelaine tout constellé de verrues, la gueule
ornée de crocs et de barbelures, et un petit fétiche mexicain fort abominable,
représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand j'aperçus un pied charmant
que je pris d'abord pour un fragment de Vénus antique.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:51

Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui donnent au bronze florentin
cet aspect chaud et vivace, si préférable au ton vert-de-grisé des bronzes
ordinaires qu'on prendrait volontiers pour des statues en putréfaction: des
luisants satinés frissonnaient sur ses formes rondes et polies par les baisers
amoureux de vingt siècles; car ce devait être un airain de Corinthe, un ouvrage
du meilleur temps, peut-être une fonte de Lysippe!

"Ce pied fera mon affaire", dis-je au marchand, qui me regarda d'un air ironique
et sournois en me tendant l'objet demandé pour que je pusse l'examiner plus à
mon aise.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie    Dim 28 Juil - 14:51

Je fus surpris de sa légèreté; ce n'était pas un pied de métal, mais bien un
pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie: en regardant de près, l'on
pouvait distinguer le grain de la peau et la gaufrure presque imperceptible
imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts étaient fins, délicats,
terminés par des ongles parfaits, purs et transparents comme des agathes; le
pouce, un peu séparé, contrariait heureusement le plan des autres doigts à la
manière antique, et lui donnait une attitude dégagée, une sveltesse de pied
d'oiseau; la plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait
qu'elle n'avait jamais touché la terre, et ne s'était trouvée en contact qu'avec
les plus fines nattes de roseaux du Nil et les plus moelleux tapis de peaux de
panthères.
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Théophile Gautier. (1811-1872) Le pied de momie
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