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 Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:06

Le Club des hachichins


I

L'Hôtel Pimodan

Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée en termes
énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour d'autres, j'arrivai dans
un quartier lointain, espèce d'oasis de solitude au milieu de Paris, que le
fleuve, en l'entourant de ses deux bras, semble défendre contre les empiétements
de la civilisation, car c'était dans une vieille maison de l'île Saint-Louis,
l'hôtel Pimodan, bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie
depuis peu tenait ses séances mensuelles, où j'allais assister pour la première
fois.


Dernière édition par Nénuphar le Dim 28 Juil - 15:16, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:06

Quoiqu'il fût à peine six heures, la nuit était noire.

Un brouillard, rendu plus épais encore par le voisinage de la Seine, estompait
tous les objets de sa ouate déchirée et trouée, de loin en loin, par les
auréoles rougeâtres des lanternes et les filets de lumière échappés des fenêtres
éclairées.

Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau qui
reflète une illumination, une bise âcre, chargée de particules glacées, vous
fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux faisaient le dessus d'une
symphonie dont les flots gonflés se brisant aux arches des ponts formaient la
basse: il ne manquait à cette soirée aucune des rudes poésies de l'hiver.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:06

Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette masse de bâtiments
sombres, de distinguer la maison que je cherchais; cependant mon cocher, en se
dressant sur son siège parvint à lire sur une plaque de marbre le nom à moitié
dédoré de l'ancien hôtel, lieu de réunion des adeptes.

Je soulevai le marteau sculpté, l'usage des sonnettes à bouton de cuivre n'ayant
pas encore pénétré dans ces pays reculés, et j'entendis plusieurs fois le cordon
grincer sans succès; enfin, cédant à une traction plus vigoureuse, le vieux pène
rouillé s'ouvrit, et la porte aux ais massifs put tourner sur ses gonds.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07

Derrière une vitre d'une transparence jaunâtre apparut, à mon entrée, la tête
d'une vieille portière ébauchée par le tremblotement d'une chandelle, un tableau
de Skalken tout fait. - La tête me fit une grimace singulière, et un doigt
maigre, s'allongeant hors de la loge, m'indiqua le chemin.

Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur qui tombe toujours, même du
ciel le plus obscur, la cour que je traversais était entourée de bâtiments
d'architecture ancienne à pignons aigus; je me sentais les pieds mouillés comme
si j'eusse marché dans une prairie, car l'interstice des pavés était rempli
d'herbe.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07

Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l'escalier, flamboyant sur la façade
sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de m'égarer.

Le perron franchi, je me trouvai au bas d'un de ces immenses escaliers comme on
les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une maison moderne
danserait à l'aise. - Une chimère égyptienne dans le goût de Lebrun, chevauchée
par un Amour, allongeait ses pattes sur un piédestal et tenait une bougie dans
ses griffes recourbées en bobèche.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07

La pente des degrés était douce; les repos et les paliers bien distribués
attestaient le génie du vieil architecte et la vie grandiose des siècles
écoulés; - en montant cette rampe admirable, vêtu de mon mince frac noir, je
sentais que je faisais tache dans l'ensemble et que j'usurpais un droit qui
n'était pas le mien; l'escalier de service eût été assez bon pour moi.

Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des chefs-d'oeuvre de l'école
italienne et de l'école espagnole, tapissaient les murs, et tout en haut, dans
l'ombre, se dessinait vaguement un grand plafond mythologique peint à fresque.

J'arrivai à l'étage désigné.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07

Un tambour de velours d'Utrecht, écrasé et miroité, dont les galons jaunis et
les clous bossués racontaient les longs services, me fit reconnaître la porte.

Je sonnai; l'on m'ouvrit avec les précautions d'usage, et je me trouvai dans une
grande salle éclairée à son extrémité par quelques lampes. En entrant là, on
faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui passe si vite, semblait
n'avoir pas coulé sur cette maison, et, comme une pendule qu'on a oublié de
remonter, son aiguille marquait toujours la même date.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07

Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à moitié de
toiles rembrunies ayant le cachet de l'époque; sur le poêle gigantesque se
dressait une statue qu'on eût pu croire dérobée aux charmilles de Versailles. Au
plafond, arrondi en coupole, se tordait une allégorie strapassée, dans le goût
de Lemoine, et qui était peut-être de lui.

Je m'avançai vers la partie lumineuse de la salle où s'agitaient autour d'une
table plusieurs formes humaines, et dès que la clarté, en m'atteignant, m'eut
fait reconnaître, un vigoureux hurra ébranla les profondeurs sonores du vieil
édifice.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07

"C'est lui! c'est lui! crièrent en même temps plusieurs voix; qu'on lui donne sa
part!"

Le docteur était debout près d'un buffet sur lequel se trouvait un plateau
chargé de petites soucoupes de porcelaine du Japon. Un morceau de pâte ou
confiture verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était tiré par lui au moyen
d'une spatule d'un vase de cristal, et posé, à côté d'une cuillère de vermeil,
sur chaque soucoupe.

La figure du docteur rayonnait d'enthousiasme; ses yeux étincelaient, ses
pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en
saillie, ses narines dilatées aspiraient l'air avec force.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins I   Dim 28 Juil - 15:07


"Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis", me dit-il en me tendant
la dose qui me revenait.

Chacun ayant mangé sa part, l'on servit du café à la manière arabe, c'est-à-dire
avec le marc et sans sucre.

Puis l'on se mit à table.

Cette intervention dans les habitudes culinaires a sans doute surpris le
lecteur; en effet, il n'est guère d'usage de prendre le café avant la soupe, et
ce n'est en général qu'au dessert que se mangent les confitures. La chose
assurément mérite explication.
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