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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXXVIII. L’esprit et le bras

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXXVIII. L’esprit et le bras   Lun 15 Avr - 19:34

LXXXVIII. L’esprit et le bras

Maintenant passons de l’orangerie au pavillon de chasse.

Au fond de la cour, où, par un portique fermé de colonnes
ioniennes, on découvrait les chenils, s’élevait un bâtiment oblong
qui semblait s’étendre comme un bras au-devant de cet autre bras,
le pavillon de l’orangerie, demi-cercle enserrant la cour
d’honneur.

C’est dans ce pavillon, au rez-de-chaussée, qu’étaient renfermés
Porthos et d’Artagnan, partageant les longues heures d’une
captivité antipathique à ces deux tempéraments.

D’Artagnan se promenait comme un tigre, l’oeil fixe, et rugissant
parfois sourdement le long des barreaux d’une large fenêtre
donnant sur la cour de service.

Porthos ruminait en silence un excellent dîner dont on venait de
desservir les restes.

L’un semblait privé de raison, et il méditait; l’autre semblait
méditer profondément, et il dormait. Seulement, son sommeil était
un cauchemar, ce qui pouvait se deviner à la manière incohérente
et entrecoupée dont il ronflait.

- Voilà, dit d’Artagnan, le jour qui baisse. Il doit être quatre
heures à peu près. Il y a tantôt cent quatre-vingt-trois heures
que nous sommes là-dedans.

- Hum! fit Porthos pour avoir l’air de répondre.

- Entendez-vous, éternel dormeur? dit d’Artagnan, impatienté
qu’un autre pût se livrer au sommeil le jour, quand il avait, lui,
toutes les peines du monde à dormir la nuit.

- Quoi? dit Porthos.

- Ce que je dis?

- Que dites-vous?

- Je dis, reprit d’Artagnan, que voilà tantôt cent quatre-vingt-
trois heures que nous sommes ici.

- C’est votre faute, dit Porthos.

- Comment! c’est ma faute?...

- Oui, je vous ai offert de nous en aller.

- En descellant un barreau ou en enfonçant une porte?

- Sans doute.

- Porthos, des gens comme nous ne s’en vont pas purement et
simplement.

- Ma foi, dit Porthos, moi je m’en irais avec cette pureté et
cette simplicité que vous me semblez dédaigner par trop.

D’Artagnan haussa les épaules.

- Et puis, dit-il, ce n’est pas le tout que de sortir de cette
chambre.

- Cher ami, dit Porthos, vous me semblez aujourd’hui d’un peu
meilleure humeur qu’hier. Expliquez-moi comment ce n’est pas le
tout que de sortir de cette chambre.

- Ce n’est pas le tout, parce que n’ayant ni armes ni mot de
passe, nous ne ferons pas cinquante pas dans la cour sans heurter
une sentinelle.

- Eh bien! dit Porthos, nous assommerons la sentinelle et nous
aurons ses armes.

- Oui, mais avant d’être assommée tout à fait, cela a la vie
dure, un Suisse, elle poussera un cri ou tout au moins un
gémissement qui fera sortir le poste; nous serons traqués et pris
comme des renards, nous qui sommes des lions, et l’on nous jettera
dans quelque cul-de-basse-fosse où nous n’aurons pas même la
consolation de voir cet affreux ciel gris de Rueil, qui ne
ressemble pas plus au ciel de Tarbes que la lune ne ressemble au
soleil. Mordioux! si nous avions quelqu’un au dehors, quelqu’un
qui pût nous donner des renseignements sur la topographie morale
et physique de ce château, sur ce que César appelait les _moeurs_
et les _lieux_, à ce qu’on m’a dit, du moins... Eh! quand on pense
que durant vingt ans, pendant lesquels je ne savais que faire, je
n’ai pas eu l’idée d’occuper une de ces heures-là à venir étudier
Rueil.

- Qu’est-ce que ça fait? dit Porthos, allons-nous-en toujours.

- Mon cher, dit d’Artagnan, savez-vous pourquoi les maîtres
pâtissiers ne travaillent jamais de leurs mains?

- Non, dit Porthos; mais je serais flatté de le savoir.

- C’est que devant leurs élèves ils craindraient de faire
quelques tartes trop rôties ou quelques crèmes tournées.

- Après?

- Après, on se moquerait d’eux, et il ne faut jamais qu’on se
moque des maîtres pâtissiers.

- Et pourquoi les maîtres pâtissiers à propos de nous?

- Parce que nous devons, en fait d’aventures, jamais n’avoir
d’échec ni prêter à rire de nous. En Angleterre dernièrement nous
avons échoué, nous avons été battus, et c’est une tache à notre
réputation.

- Par qui donc avons-nous été battus? demanda Porthos.

- Par Mordaunt.

- Oui, mais nous avons noyé M. Mordaunt.

- Je le sais bien, et cela nous réhabilitera un peu dans l’esprit
de la postérité, si toutefois la postérité s’occupe de nous. Mais
écoutez-moi, Porthos; quoique M. Mordaunt ne fût pas à mépriser,
M. Mazarin me paraît bien autrement fort que M. Mordaunt, et nous
ne le noierons pas aussi facilement. Observons-nous donc bien et
jouons serré; car, ajouta d’Artagnan avec un soupir, à nous deux,
nous en valons huit autres peut-être, mais nous ne valons pas les
quatre que vous savez.

- C’est vrai, dit Porthos en correspondant par un soupir au
soupir de d’Artagnan.

- Eh bien! Porthos, faites comme moi, promenez-vous de long en
large jusqu’à ce qu’une nouvelle de nos amis nous arrive ou qu’une
bonne idée nous vienne; mais ne dormez pas toujours comme vous le
faites, il n’y a rien qui alourdisse l’esprit comme le sommeil.
Quant à ce qui nous attend, c’est peut-être moins grave que nous
ne le pensions d’abord. Je ne crois pas que M. de Mazarin songe à
nous faire couper la tête, parce qu’on ne nous couperait pas la
tête sans procès, que le procès ferait du bruit, que le bruit
attirerait nos amis, et qu’alors ils ne laisseraient pas faire
M. de Mazarin.

- Que vous raisonnez bien! dit Porthos avec admiration.

- Mais oui, pas mal, dit d’Artagnan. Et puis, voyez-vous, si l’on
ne nous fait pas notre procès, si l’on ne nous coupe pas la tête,
il faut qu’on nous garde ici ou qu’on nous transporte ailleurs.

- Oui, il le faut nécessairement, dit Porthos.

- Eh bien! il est impossible que maître Aramis, ce fin limier, et
qu’Athos, ce sage gentilhomme, ne découvrent pas notre retraite;
alors, ma foi, il sera temps.

- Oui, d’autant plus qu’on n’est pas absolument mal ici; à
l’exception d’une chose, cependant.

- De laquelle?

- Avez-vous remarqué, d’Artagnan, qu’on nous a donné du mouton
braisé trois jours de suite?

- Non, mais s’il s’en présente une quatrième fois, je m’en
plaindrai, soyez tranquille.

- Et puis quelquefois ma maison me manque; il y a bien longtemps
que je n’ai visité mes châteaux.

- Bah! oubliez-les momentanément; nous les retrouverons, à moins
que M. de Mazarin ne les ait fait raser.

- Croyez-vous qu’il se soit permis cette tyrannie? demanda
Porthos avec inquiétude.

- Non; c’était bon pour l’autre cardinal, ces résolutions-là. Le
nôtre est trop mesquin pour risquer de pareilles choses.

- Vous me tranquillisez, d’Artagnan.

- Eh bien! alors faites bon visage comme je le fais; plaisantons
avec les gardiens; intéressons les soldats, puisque nous ne
pouvons les corrompre; cajolez-les plus que vous ne faites,
Porthos, quand ils viendront sous nos barreaux. Jusqu’à présent
vous n’avez fait que leur montrer le poing, et plus votre poing
est respectable, Porthos, moins il est attirant. Ah! je donnerais
beaucoup pour avoir cinq cents louis seulement.

- Et moi aussi, dit Porthos, qui ne voulait pas demeurer en reste
de générosité avec d’Artagnan, je donnerais bien cent pistoles.

Les deux prisonniers en étaient là de leur conversation, quand
Comminges entra, précédé d’un sergent et de deux hommes qui
portaient le souper dans une manne remplie de bassins et de plats.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) LXXXVIII. L’esprit et le bras
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