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 Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XCI. Le bras et l’esprit (Suite)

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MessageSujet: Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XCI. Le bras et l’esprit (Suite)   Lun 15 Avr - 19:42

XCI. Le bras et l’esprit (Suite)

Porthos s’approcha de la fenêtre, prit un barreau à deux mains,
s’y cramponna, l’attira vers lui et le fit plier comme un arc, si
bien que les deux bouts sortirent de l’alvéole de pierre où depuis
trente ans le ciment les tenait scellés.

- Eh bien! mon ami, dit d’Artagnan, voilà ce que n’aurait jamais
pu faire le cardinal, tout homme de génie qu’il est.

- Faut-il en arracher d’autres? demanda Porthos.

- Non pas, celui-ci nous suffira; un homme peut passer
maintenant.

Porthos essaya et sortit son torse tout entier.

- Oui, dit-il.

- En effet, c’est une assez jolie ouverture. Maintenant passez
votre bras.

- Par où?

- Par cette ouverture.

- Pourquoi faire?

- Vous le saurez tout à l’heure. Passez toujours.

Porthos obéit, docile comme un soldat, et passa son bras à travers
les barreaux.

- À merveille! dit d’Artagnan.

- Il paraît que cela marche?

- Sur des roulettes, cher ami.

- Bon. Maintenant que faut-il que je fasse?

- Rien.

- C’est donc fini?

- Pas encore.

- Je voudrais cependant bien comprendre, dit Porthos.

- Écoutez, mon cher ami, et en deux mots vous serez au fait. La
porte du poste s’ouvre, comme vous voyez.

- Oui, je vois.

- On va envoyer dans notre cour, que traverse M. de Mazarin pour
se rendre à l’orangerie, les deux gardes qui l’accompagnent.

- Les voilà qui sortent.

- Pourvu qu’ils referment la porte du poste. Bon! ils la
referment.

- Après?

- Silence! ils pourraient nous entendre.

- Je ne saurai rien, alors.

- Si fait, car à mesure que vous exécuterez vous comprendrez.

- Cependant, j’aurais préféré...

- Vous aurez le plaisir de la surprise.

- Tiens, c’est vrai, dit Porthos.

- Chut!

Porthos demeura muet et immobile.

En effet, les deux soldats s’avançaient du côté de la fenêtre en
se frottant les mains, car on était, comme nous l’avons dit, au
mois de février, et il faisait froid.

En ce moment la porte du corps de garde s’ouvrait et l’on rappela
un des soldats. Le soldat quitta son camarade et rentra dans le
corps de garde.

- Cela va donc toujours? dit Porthos.

- Mieux que jamais, répondit d’Artagnan. Maintenant, écoutez. Je
vais appeler ce soldat et causer avec lui, comme j’ai fait hier
avec un de ses camarades, vous rappelez-vous?

- Oui; seulement je n’ai pas entendu un mot de ce qu’il disait.

- Le fait est qu’il avait un accent un peu prononcé. Mais ne
perdez pas un mot de ce que je vais vous dire; tout est dans
l’exécution, Porthos.

- Bon, l’exécution, c’est mon fort.

- Je le sais pardieu bien; aussi je compte sur vous.

- Dites.

- Je vais donc appeler le soldat et causer avec lui.

- Vous l’avez déjà dit.

- Je me tournerai à gauche, de sorte qu’il sera placé, lui, à
votre droite au moment où il montera sur le banc.

- Mais s’il n’y monte pas!

- Il y montera, soyez tranquille. Au moment où il montera sur le
banc, vous allongerez votre bras formidable et le saisirez au cou.
Puis, l’enlevant comme Tobie enleva le poisson par les ouïes, vous
l’introduirez dans notre chambre, en ayant soin de serrer assez
fort pour l’empêcher de crier.

- Oui, dit Porthos; mais si je l’étrangle?

- D’abord ce ne sera qu’un Suisse de moins; mais vous ne
l’étranglerez pas, je l’espère. Vous le déposerez tout doucement
ici et nous le bâillonnerons, et l’attacherons, peu importe où,
quelque part enfin. Cela nous fera d’abord un habit d’uniforme et
une épée.

- Merveilleux! dit Porthos en regardant d’Artagnan avec la plus
profonde admiration.

- Hein! fit le Gascon.

- Oui, reprit Porthos en se ravisant; mais un habit d’uniforme et
une épée, ce n’est pas assez pour deux.

- Eh bien! est-ce qu’il n’a pas son camarade?

- C’est juste, dit Porthos.

- Donc, quand je tousserai, allongez le bras, il sera temps.

- Bon!

Les deux amis prirent chacun le poste indiqué. Placé comme il
était, Porthos se trouvait entièrement caché dans l’angle de la
fenêtre.

- Bonsoir, camarade, dit d’Artagnan de sa voix la plus charmante
et de son diapason le plus modéré.

- Ponsoir, monsir, répondit le soldat.

- Il ne fait pas trop chaud à se promener, dit d’Artagnan.

- Brrrrrrroun, fit le soldat.

- Et je crois qu’un verre de vin ne vous serait pas désagréable?

- Un ferre de fin, il serait le bienfenu.

- Le poisson mord! le poisson mord! murmura d’Artagnan à Porthos.

- Je comprends, dit Porthos.

- J’en ai là une bouteille, dit d’Artagnan.

- Une pouteille!

- Oui.

- Une pouteille bleine?

- Tout entière, et elle est à vous si vous voulez la boire à ma
santé.

- Ehé! moi fouloir pien, dit le soldat en s’approchant.

- Allons, venez la prendre, mon ami, dit le Gascon.

- Pien folontiers. Ché grois qu’il y a un panc.

- Oh! mon Dieu, on dirait qu’il a été placé exprès là.

Montez dessus... Là, bien, c’est cela, mon ami.

Et d’Artagnan toussa.

Au même moment, le bras de Porthos s’abattit; son poignet d’acier
mordit, rapide comme l’éclair et ferme comme une tenaille, le cou
du soldat, l’enleva en l’étouffant, l’attira à lui par l’ouverture
au risque de l’écorcher en passant, et le déposa sur le parquet,
où d’Artagnan, en lui laissant tout juste le temps de reprendre sa
respiration, le bâillonna avec son écharpe, et, aussitôt
bâillonné, se mit à le déshabiller avec la promptitude et la
dextérité d’un homme qui a appris son métier sur le champ de
bataille.

Puis le soldat garrotté et bâillonné fut porté dans l’âtre, dont
nos amis avaient préalablement éteint la flamme.

- Voici toujours une épée et un habit, dit Porthos.

- Je les prends, dit d’Artagnan. Si vous voulez un autre habit et
une autre épée, il faut recommencer le tour. Attention! Je vois
justement l’autre soldat qui sort du corps de garde et qui vient
de ce côté.

- Je crois, dit Porthos, qu’il serait imprudent de recommencer
pareille manoeuvre. On ne réussit pas deux fois, à ce qu’on
assure, par le même moyen. Si je le manquais, tout serait perdu.
Je vais descendre, le saisir au moment où il ne se défiera pas, et
je vous l’offrirai tout bâillonné.

- C’est mieux, répondit le Gascon.

- Tenez-vous prêt, dit Porthos en se laissant glisser par
l’ouverture.

La chose s’effectua comme Porthos l’avait promis. Le géant se
cacha sur son chemin, et, lorsque le soldat passa devant lui, il
le saisit au cou, le bâillonna, le poussa pareil à une momie à
travers les barreaux élargis de la fenêtre et rentra derrière lui.

On déshabilla le second prisonnier comme on avait déshabillé
l’autre. On le coucha sur le lit, on l’assujettit avec des
sangles; et comme le lit était de chêne massif et que les sangles
étaient doublées, on fut non moins tranquille sur celui-là que sur
le premier.

- Là, dit d’Artagnan, voici qui va à merveille. Maintenant,
essayez-moi l’habit de ce gaillard-là, Porthos, je doute qu’il
vous aille; mais s’il vous est par trop étroit, ne vous inquiétez
point, le baudrier vous suffira, et surtout le chapeau à plumes
rouges.

Il se trouva par hasard que le second était un Suisse gigantesque,
de sorte qu’à l’exception de quelques points qui craquèrent dans
les coutures tout alla le mieux du monde.

Pendant quelque temps on n’entendit que le froissement du drap,
Porthos et d’Artagnan s’habillant à la hâte.

- C’est fait, dirent-ils en même temps. Quant à vous, compagnons,
ajoutèrent-ils en se retournant vers les deux soldats, il ne vous
arrivera rien si vous êtes bien gentils; mais si vous bougez, vous
êtes morts.

Les soldats se tinrent cois. Ils avaient compris au poignet de
Porthos que la chose était des plus sérieuses et qu’il n’était pas
le moins du monde question de plaisanter.

- Maintenant, dit d’Artagnan, vous ne seriez pas fâché de
comprendre, n’est-ce pas Porthos?

- Mais oui, pas mal.

- Eh bien, nous descendons dans la cour.

- Oui.

- Nous prenons la place de ces deux gaillards-là.

- Bien.

- Nous nous promenons de long en large.

- Et ce sera bien vu, attendu qu’il ne fait pas chaud.

- Dans un instant le valet de chambre appelle comme hier et
avant-hier le service.

- Nous répondons?

- Non, nous ne répondons pas, au contraire.

- Comme vous voudrez. Je ne tiens pas à répondre.

- Nous ne répondons donc pas; nous enfonçons seulement notre
chapeau sur notre tête et nous escortons Son Éminence

- Où cela?

- Où elle va, chez Athos. Croyez-vous qu’il sera fâché de nous
voir?

- Oh! s’écria Porthos, oh! je comprends!

- Attendez pour vous écrier, Porthos; car, sur ma parole, vous
n’êtes pas au bout, dit le Gascon tout goguenard.

- Que va-t-il donc arriver? dit Porthos.

- Suivez-moi, répondit d’Artagnan. Qui vivra verra.

Et passant par l’ouverture, il se laissa légèrement glisser dans
la cour. Porthos le suivit par le même chemin, quoique avec plus
de peine et moins de diligence.

On entendait frissonner de peur les deux soldats liés dans la
chambre.

À peine d’Artagnan et Porthos eurent-ils touché terre, qu’une
porte s’ouvrit et que la voix du valet de chambre cria:

- Le service!

En même temps le poste s’ouvrit à son tour et une voix cria:

- La Bruyère et du Barthois, partez!

- Il paraît que je m’appelle La Bruyère, dit d’Artagnan.

- Et moi du Barthois, dit Porthos.

- Où êtes-vous? demanda le valet de chambre, dont les yeux
éblouis par la lumière ne pouvaient sans doute distinguer nos deux
héros dans l’obscurité.

- Nous voici, dit d’Artagnan.

Puis, se tournant vers Porthos:

- Que dites-vous de cela, monsieur du Vallon?

- Ma foi, pourvu que cela dure, je dis que c’est joli!

Les deux soldats improvisés marchèrent gravement derrière le valet
de chambre; il leur ouvrit une porte du vestibule, puis une autre
qui semblait être celle d’un salon d’attente, et leur montrant
deux tabourets:

- La consigne est bien simple, leur dit-il, ne laissez entrer
qu’une personne ici, une seule, entendez-vous bien? pas davantage;
à cette personne obéissez en tout. Quant au retour, il n’y a pas à
vous tromper, vous attendrez que je vous relève.

D’Artagnan était fort connu de ce valet de chambre, qui n’était
autre que Bernouin, qui, depuis six ou huit mois, l’avait
introduit une dizaine de fois près du cardinal. Il se contenta
donc, au lieu de répondre, de grommeler le_ ia_ le moins gascon et
le plus allemand possible.

Quant à Porthos, d’Artagnan avait exigé et obtenu de lui la
promesse qu’en aucun cas il ne parlerait. S’il était poussé à
bout, il lui était permis de proférer pour toute réponse le
_tarteifle_ proverbial et solennel.

Bernouin s’éloigna en fermant la porte.

- Oh! oh! dit Porthos en entendant la clef de la serrure, il
paraît qu’ici c’est de mode d’enfermer les gens. Nous n’avons
fait, ce me semble, que de troquer de prison: seulement, au lieu
d’être prisonniers là-bas, nous le sommes dans l’orangerie. Je ne
sais pas si nous y avons gagné.

- Porthos, mon ami, dit tout bas d’Artagnan, ne doutez pas de la
Providence, et laissez-moi méditer et réfléchir.

- Méditez et réfléchissez donc, dit Porthos de mauvaise humeur en
voyant que les choses tournaient ainsi au lieu de tourner
autrement.

- Nous avons marché quatre-vingts pas, murmura d’Artagnan, nous
avons monté six marches, c’est donc ici, comme l’a dit tout à
l’heure mon illustre ami du Vallon, cet autre pavillon parallèle
au nôtre et qu’on désigne sous le nom de pavillon de l’orangerie.
Le comte de La Fère ne doit pas être loin; seulement les portes
sont fermées.

- Voilà une belle difficulté! dit Porthos, et avec un coup
d’épaule...

- Pour Dieu! Porthos, mon ami, dit d’Artagnan, ménagez vos tours
de force, ou ils n’auront plus, dans l’occasion, toute la valeur
qu’ils méritent; n’avez-vous pas entendu qu’il va venir ici
quelqu’un?

- Si fait.

- Eh bien! ce quelqu’un nous ouvrira les portes.

- Mais, mon cher, dit Porthos, si ce quelqu’un nous reconnaît, si
ce quelqu’un en nous reconnaissant se met à crier, nous sommes
perdus; car enfin vous n’avez pas le dessein, j’imagine, de me
faire assommer ou étrangler cet homme Église Ces manières-là sont
bonnes envers les Anglais et les Allemands.

- Oh! Dieu m’en préserve et vous aussi! dit d’Artagnan. Le jeune
roi nous en aurait peut-être quelque reconnaissance; mais la reine
ne nous le pardonnerait pas, et c’est elle qu’il faut ménager;
puis d’ailleurs, du sang inutile! jamais! au grand jamais! J’ai
mon plan. Laissez-moi donc faire et nous allons rire.

- Tant mieux, dit Porthos, j’en éprouve le besoin.

- Chut! dit d’Artagnan, voici le quelqu’un annoncé.

On entendit alors dans la salle précédente, c’est-à-dire dans le
vestibule, le retentissement d’un pas léger. Les gonds de la porte
crièrent et un homme parut en habit de cavalier, enveloppé d’un
manteau brun, un large feutre rabattu sur ses yeux et une lanterne
à la main.

Porthos s’effaça contre la muraille, mais il ne put tellement se
rendre invisible que l’homme au manteau ne l’aperçût; il lui
présenta sa lanterne et lui dit:

- Allumez la lampe du plafond.

Puis s’adressant à d’Artagnan:

- Vous connaissez la consigne, dit-il.

-_ Ia_, répliqua le Gascon, déterminé à se borner à cet
échantillon de la langue allemande.

- _Tedesco_, fit le cavalier, _va bene._

Et s’avançant vers la porte située en face de celle par laquelle
il était entré, il l’ouvrit et disparut derrière elle en la
refermant.

- Et maintenant, dit Porthos, que ferons-nous?

- Maintenant, nous nous servirons de votre épaule si cette porte
est fermée, ami Porthos. Chaque chose en son temps, et tout vient
à propos à qui sait attendre. Mais d’abord barricadons la première
porte d’une façon convenable, ensuite nous suivrons le cavalier.

Les deux amis se mirent aussitôt à la besogne et embarrassèrent la
porte de tous les meubles qui se trouvèrent dans la salle,
embarras qui rendait le passage d’autant plus impraticable que la
porte s’ouvrait en dedans.

- Là, dit d’Artagnan, nous voilà sûrs de ne pas être surpris par
derrière. Allons, en avant.
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Alexandre Dumas.(Père)(1802-1870) XCI. Le bras et l’esprit (Suite)
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