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 Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:21

VII
Ces scènes de ma première enfance m’ont fait une
impression qui ne s’est pas effacée ; j’ai encore au plus
haut degré le sentiment du foyer et des voluptés
domestiques.
Comme celle du grillon, ma vie s’est écoulée, près
de l’âtre, à regarder les tisons flamber. Mon ciel a été le
manteau de la cheminée ; mon horizon, la plaque noire
de suie et blanche de fumée ; un espace de quatre pieds
où il faisait moins froid qu’ailleurs, mon univers.
J’ai passé de longues années avec la pelle et la
pincette ; leurs têtes de cuivre ont acquis sous mes
mains un éclat pareil à celui de l’or, si bien que j’en
suis venu à les considérer comme une partie intégrante
de mon être. La pomme de mes chenets a été usée par
mes pieds, et la semelle de mes pantoufles s’est
couverte d’un vernis métallique dans ses fréquents
rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les
jeux de la flamme, je les sais par coeur ; tous les
édifices fantastiques que produit l’écroulement d’une
bûche ou le déplacement d’un tison, je pourrais les
dessiner sans les voir.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:21

Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.
Aussi, je suis de première force pour tout ce qui
regarde l’intérieur de la cheminée ; aucun poète, aucun
peintre n’est capable d’en tracer un tableau plus exact et
plus complet. J’ai pénétré tout ce que le foyer a
d’intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil,
car c’est l’étude de toute mon existence.
Pour cela, je suis resté étranger aux passions de
l’homme, je n’ai vu du monde que ce qu’on en pouvait
voir par la fenêtre. Je me suis replié en moi ; cependant
j’ai vécu heureux, sans regret d’hier, sans désir de
demain. Mes heures tombent une à une dans l’éternité,
comme des plumes d’oiseau au fond d’un puits,
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:21

doucement, doucement ; et si l’horloge de bois, placée à
l’angle de la muraille, ne m’avertissait de leur chute
avec sa voix criarde et éraillée comme celle d’une
vieille femme, certes je ne m’en apercevrais pas.
Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de
ces jours chauds et clairs où le ciel est bleu comme la
prunelle d’une Anglaise, où le soleil caresse d’un baiser
d’or les façades sales et noires des maisons de la ville ;
lorsque chacun se retira au plus profond de son
appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et
reste étendu sur sa molle ottomane, le front perlé de
gouttes de sueur, je me hasarde à sortir.
Je m’en vais me promener, habillé comme à mon
ordinaire, c’est-à-dire en drap, ganté, cravaté et
boutonné jusqu’au cou.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:22

Je prends alors dans la rue le côté où il n’y a pas
d’ombre, et je marche les mains dans mes poches, le
chapeau sur l’oreille et penché comme la tour de Pise,
les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant avec
force une cigarette dont la blonde fumée se roule,
autour de ma tête, en manière de turban ; tout droit
devant moi, sans savoir où ; insoucieux de l’heure ou de
toute autre pensée que celle du présent ; dans un état
parfait de quiétude morale et physique.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:22


Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins
qu’un dogue qui se vautre dans la poussière, ou que ce
bambin qui fait des ronds sur le sable.
Lorsque mes pieds m’ont porté longtemps, et que je
suis las, alors je m’assois au bord du chemin, le dos
appuyé contre un tronc d’arbre, et je laisse flotter mes
regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt sur la
terre.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:22



Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun
mouvement, les jambes croisées, les bras pendants, le
menton dans la poitrine, ayant l’air d’une idole chinoise
ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou un
bramine.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:22


Pourtant, n’allez pas croire que le temps ainsi passé
soit du temps perdu. Cette mort apparente est ma vie.
Cette solitude et cette inaction, insupportables pour
tout autre, sont pour moi une source de voluptés
indéfinissables.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII   Sam 27 Juil - 23:22

Mon âme ne s’éparpille pas au dehors, mes idées ne
s’en vont pas à l’aventure parmi les choses du monde,
sautant d’un objet à un autre ; toute ma puissance
d’animation, toute ma force intellectuelle se
concentrent en moi ; je fais des vers, excellente
occupation d’oisif, ou je pense à la petite Maria, qui
avait des taches roses sur les joues.
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Théophile Gautier. (1811-1872) L’Ame De La Maison. VII
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