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 Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:08

Gargantua , liv. 1, ch. XI.

- Kling, kling, kling! - Pas de réponse. - Est-ce qu'il n'y serait pas? dit la
jeune fille.

Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se fit
entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.

- C'est étrange!

Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son front; elle
se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement, comme à regret,
retournant la tête pour voir si la porte fatale s'ouvrait. - Rien.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:08

Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du côté du
soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à chaque carreau,
regardant les chiens se battre et les polissons jouer au palet, lisant les
inscriptions de la muraille, épelant les enseignes, comme un homme qui a une
heure devant lui et n'a aucun besoin de se presser.

Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les prunelles: il
ne comptait guère la trouver là.

- Quoi! c'est vous, déjà! - Quelle heure est-il donc?

- Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et ce n'est
guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la jeune fille, tout
en prenant son bras; il est onze heures et demie.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:09

- Impossible, dit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il n'était
que dix heures; il n'y a pas cinq minutes, j'en mettrais la main au feu; je
parie.

- Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.

Onuphrius s'entêta; comme l'église n'était qu'à une cinquantaine de pas,
Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui. Onuphrius
était triomphant. Quand ils furent devant le portail: - Eh bien! lui dit
Jacintha.

On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été plus
stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son lorgnon, en essuya
le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour s'éclaircir la vue;
l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite soeur sur l'X de midi.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:09

- Midi, murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se soit
amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!

Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin de son
atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait son portrait.
Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla chercher sa toile, qui était
tournée au mur, et la mit sur son chevalet.

Au-dessus de la petite bouche de Jacintha; une main inconnue avait dessiné une
paire de moustaches qui eussent fait honneur à un tambour-major. La colère de
notre artiste, en voyant son esquisse ainsi barbouillée, n'est pas difficile à
imaginer; il aurait crevé la toile sans les exhortations de Jacintha. Il effaça
donc comme il put ces insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le
drôle qui avait fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à
peindre, ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si raides
et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer chercher
d'autres; en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à faire sur sa palette
plusieurs tons qui lui manquaient.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:09

Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent renfermé des
balles de plomb, il avait beau les presser, il ne pouvait en faire sortir la
couleur; ou bien elles éclataient tout à coup comme de petites bombes, crachant
à droite, à gauche, l'ocre, la laque ou le bitume.

S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du Décalogue, il
aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se contint, les pinceaux
arrivèrent, il se mit à l'oeuvre; pendant une heure environ tout alla bien.

Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se dessinaient, les
formes se modelaient, la lumière se débrouillait de l'ombre, une moitié de la
toile vivait déjà.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était parfaitement bien
indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes en tons bleuâtres et
veloutés; l'ombre des cils adoucissait merveilleusement bien l'éclatante
blancheur de la cornée, la prunelle regardait bien, l'iris et la pupille ne
laissaient rien à désirer; il n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière,
cette paillette de jour que les peintres nomment point visuel.

Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux noirs), il
prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils pris à la queue
d'une martre zibeline.

Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui s'élevait,
à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton couvert de neige à côté
de rochers noirs.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau, une
gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer sur la
prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main, porter le
point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son habit sur la joue
encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se détourna si brusquement à cette
nouvelle catastrophe, que son escabeau roula à dix pas. Il ne vit personne. Si
quelqu'un se fût trouvé là par hasard, il l'aurait certainement tué.

- C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé; Jacintha, je ne
me sens pas en train; nous ne ferons plus rien aujourd'hui.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Jacintha se leva pour sortir.

Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La robe de
Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas songé à les
essuyer, y firent un arc-en-ciel.

- Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui ne veut
pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?

- Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.

Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.

- Que faites-vous demain? dit-elle après un silence.

- Moi, rien; et vous?

- Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous connaissez, et
j'y passerai peut-être la soirée.

- J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

- Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est poltronne, et
si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant chevalier pour nous
reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée.

- Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain.

Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui s'en
allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et il rentra.

Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune homme de
vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en avoir davantage. On
distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et fatigués quelque chose
d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de transition de l'adolescence à la
virilité. Ainsi tout le haut de la tête était grave et réfléchi comme un front
de vieillard, tandis que la bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre
bleuâtre, et qu'un sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui
contrastait étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier, mais sa
bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa coiffure. Ses
cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, descendaient
symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, sans frisure aucune,
aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en voit aux anges de Giotto et
de Cimabue. Une ample simarre de couleur obscure tombait à plis roides et droits
autour de son corps souple et mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai
de dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume; mais c'est la hardiesse
plutôt que l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire,
Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.
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