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 Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:08

Rappel du premier message :

Gargantua , liv. 1, ch. XI.

- Kling, kling, kling! - Pas de réponse. - Est-ce qu'il n'y serait pas? dit la
jeune fille.

Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se fit
entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.

- C'est étrange!

Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son front; elle
se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement, comme à regret,
retournant la tête pour voir si la porte fatale s'ouvrait. - Rien.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier, mais sa
bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa coiffure. Ses
cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, descendaient
symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, sans frisure aucune,
aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en voit aux anges de Giotto et
de Cimabue. Une ample simarre de couleur obscure tombait à plis roides et droits
autour de son corps souple et mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai
de dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume; mais c'est la hardiesse
plutôt que l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire,
Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se
souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient heurtés,
saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits par des ressorts
d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans subits, de zigzags, ou
suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de biens des gens, le faisait passer
pour un fou ou du moins pour un original, ce qui ne vaut guère mieux.

Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait éviter ce
qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton d'humeur et de
causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance; aussi, quand il était
forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour quel motif, il apportait dans la
société une gaucherie sans timidité, une absence de toute forme convenue, un
dédain si parfait de ce qu'on y admire, qu'au bout de quelques minutes, avec
trois ou quatre syllabes, il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis
acharnés.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:10

Ce n'est pas qu'il ne fût très aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le voulait
pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des reproches: A
quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou trois au plus, mais qui
l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient les autres, qui l'aimaient comme
des gens qui ont une injustice à réparer.

- A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne s'arrêtent pas à
cette écorce noueuse: ils savent que la perle est cachée dans une coquille
grossière; les sots qui ne savent pas sont rebutés et s'éloignent: où est le
mal? Pour un fou, ce n'était pas trop mal raisonné.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus poète; il n'y
avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui n'avait pas peu
contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile, dont Jacintha n'était
pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il ne lisait que des légendes
merveilleuses et d'anciens romans de chevalerie, des poésies mystiques, des
traités de cabale, des ballades allemandes, des livres de sorcellerie ert de
démonographie; avec cela il se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant
autour de lui, un monde d'extase et de vision où il était donné à bien peu
d'entrer. Du détail le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il
avait de chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de
fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et
blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux dépolis, il
aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout aussi bien que dans
un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et illuminé de fauves lueurs, tant les
yeux de son âme et de son corps avaient la faculté de déranger les lignes les
plus droites et de rendre compliquées les choses les plus simples, à peu près
comme les miroirs courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont
présentés, et les font paraître grotesques ou terribles.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils achevèrent
à eux deux ce que les légendaires avaient commencé. L'imagination d'Onuphrius
s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses compositions peintes et écrites
s'en ressentirent, la griffe ou la queue du diable y perçait toujours par
quelque endroit, et sur la toile, à côté de la tête suave et pure de Jacintha,
grimaçait fatalement quelque figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et c'était à
une époque de sa vie où il était si malheureux, que je ne souhaiterais pas
d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans cette situation atroce où
se trouve tout homme qui a inventé quelque chose et qui ne rencontre personne
pour y croire. Jacintha crut à ce qu'il disait sur sa parole, car l'oeuvre était
encore en lui, et il l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne
lui rit pas au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha
l'aimait comme une mère aime son fils et il se mêlait à son amour une pitié
profonde: car, elle excepté, qui l'aurait aimé comme il fallait qu'il le fût?
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour lui, qui
ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu, exhorté? Qui eût calmé
cette exaltation maladive qui touchait à la folie par plus d'un point, en la
partageant plutôt qu'en la combattant? Personne, à coup sûr.

Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner elle-même les
rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde condamne, l'embrasser
de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion quand elle la lui voyait
chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais elle savait combien tout cela
coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui en épargnait la peine.

Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait comment
s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des monstres de la
moindre chose.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne lui
avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait trente ans,
son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de dresser sa bête, que
si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la diriger, elle eût commis
d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre pour lui, il lui fallait un
intendant pour son corps, comme il en faut aux grands seigneurs pour leurs
terres.

Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité, cela
pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait peur. De quoi?
Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du diable, des revenants, des
esprits et de mille autres billevesées; du reste, il se moquait d'un homme, et
de deux, comme vous d'un fantôme.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur d'y voir
autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main sous son lit pour
y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile, parce qu'il craignait
qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de la sienne, et ne l'attirât dans
la ruelle; ni jetés les yeux dans les encoignures sombres, tremblant d'y
apercevoir de petites têtes de vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à
balai.

Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de lui une
ronde fantastique, le conseiller Tusmann, le docteur Tabraccio, le digne
Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia, l'inconnue de la
maison déserte et toute la famille étrange du château de Bohême; c'était un
sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier pour avoir peur de son chat comme
d'un autre Mürr.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à réfléchir
sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran de Saint-Paul, les
moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées, et surtout le point
visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un air fantastique et
surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une explication plausible; il
bâtit là-dessus un volume in-octavo de suppositions les plus extravagantes, les
plus invraisemblables qui soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après
avoir longtemps cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était
tout à fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne... Cette
idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son esprit, et lui
semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait avec elle, il finit par
en être convaincu.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Onuphrius   Dim 28 Juil - 13:11

Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition? L'existence du
diable est prouvée par les autorités les plus respectables, tout comme celle de
Dieu. C'est même un article de foi, et Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter,
compulsa sur les registres de sa vaste mémoire tous les endroits des auteurs
profanes ou sacrés dans lesquels on traite de cette matière importante.

Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de ses
embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther fut aussi
tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de lui jeter son
écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur le mur de la cellule.
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