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 Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII

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MessageSujet: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:22

VIII

Tread-mill

Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai vers la porte du salon, que je
n'atteignis qu'au bout d'un temps considérable, une puissance inconnue me
forçant de reculer d'un pas sur trois. A mon calcul, je mis dix ans à faire ce
trajet.

Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait d'un air de fausse
commisération:

"S'il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera vieux."
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

J'étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine dont les dimensions me
parurent changées et méconnaissables. Elle s'allongeait, s'allongeait...
indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son extrémité, semblait aussi
éloignée qu'une étoile fixe.

Le découragement me prit, et j'allais m'arrêter, lorsque la petite voix me dit,
en m'effleurant presque de ses lèvres:

"Courage! elle t'attend à onze heures."
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme, je réussis, par une énorme
projection de volonté, à soulever mes pieds qui s'agrafaient au sol et qu'il me
fallait déraciner comme des troncs d'arbres. Le monstre aux jambes de mandragore
m'escortait en parodiant mes efforts et en chantant sur un ton de traînante
psalmodie:

"Le marbre gagne! le marbre gagne!"
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le marbre m'envelopper
jusqu'aux hanches comme la Daphné des Tuileries; j'étais statue jusqu'à mi-
corps, ainsi que ces princes enchantés des Mille et Une Nuits. Mes talons durcis
résonnaient formidablement sur le plancher: j'aurais pu jouer le Commandeur dans
Don Juan.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

Cependant j'étais arrivé sur le palier de l'escalier que j'essayai de descendre;
il était à demi éclairé et prenait à travers mon rêve des proportions
cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés d'ombre me semblaient plonger
dans le ciel et dans l'enfer, deux gouffres; en levant la tête, j'apercevais
indistinctement, dans une perspective prodigieuse, des superpositions de paliers
innombrables, des rampes à gravir comme pour arriver au sommet de la tour de
Lylacq; en la baissant, je pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de
spirales, des éblouissements de circonvolutions.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

"Cet escalier doit percer la terre de part en part, me dis-je en continuant ma
marche machinale. Je parviendrai au bas le lendemain du jugement dernier."

Les figures des tableaux me regardaient d'un air de pitié, quelques-unes
s'agitaient avec des contorsions pénibles, comme des muets qui voudraient donner
un avis important dans une occasion suprême. On eût dit qu'elles voulaient
m'avertir d'un piège à éviter, mais une force inerte et morne m'entraînait; les
marches étaient molles et s'enfonçaient sous moi, ainsi que les échelles
mystérieuses dans les épreuves de franc-maçonnerie. Les pierres gluantes et
flasques s'affaissaient comme des ventres de crapauds; de nouveaux paliers, de
nouveaux degrés, se présentaient sans cesse à mes pas résignés, ceux que j'avais
franchis se replaçaient d'eux-mêmes devant moi.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

Ce manège dura mille ans, à mon compte.

Enfin j'arrivai au vestibule, où m'attendait une autre persécution non moins
terrible.

La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que j'avais remarquée en entrant,
me barrait le passage avec des intentions évidemment hostiles; ses yeux
verdâtres pétillaient d'ironie, sa bouche sournoise riait méchamment; elle
s'avançait vers moi presque à plat ventre, traînant dans la poussière son
caparaçon de bronze, mais ce n'était pas par soumission; des frémissements
féroces agitaient sa croupe de lionne, et Daucus-Carota l'excitait comme on fait
d'un chien qu'on veut faire battre:
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:23

"Mords-le! mords-le! de la viande de marbre pour une bouche d'airain, c'est un
fier régal."

Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je passai outre. Une bouffée
d'air froid vint me frapper la figure, et le ciel nocturne nettoyé de nuages
m'apparut tout à coup. Un semis d'étoiles poudrait d'or les veines de ce grand
bloc de lapis-lazuli.

J'étais dans la cour.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:24

Pour vous rendre l'effet que me produisit cette sombre architecture, il me
faudrait la pointe dont Piranèse rayait le vernis noir de ses cuivres
merveilleux: la cour avait pris les proportions du Champ-de-Mars, et s'était en
quelques heures bordée d'édifices géants qui découpaient sur l'horizon une
dentelure d'aiguilles, de coupoles, de tours, de pignons, de pyramides, dignes
de Rome et de Babylone.

Ma surprise était extrême, je n'avais jamais soupçonné l'île Saint-Louis de
contenir tant de magnificences monumentales, qui d'ailleurs eussent couvert
vingt fois sa superficie réelle, et je ne songeais pas sans appréhension au
pouvoir des magiciens qui avaient pu, dans une soirée, élever de semblables
constructions.
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MessageSujet: Re: Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII   Dim 28 Juil - 15:24

"Tu es le jouet de vaines illusions; cette cour est très petite, murmura la
voix; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large.

- Oui, oui, grommela l'avorton bifurqué, des pas de bottes de sept lieues.
Jamais tu n'arriveras à onze heures; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une
moitié de tes cheveux est déjà grise... Retourne là-haut, c'est le plus sage."
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Théophile Gautier. (1811-1872) Le Club des hachichins VIII
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